Ibn al Athir, un historien complet

Abū al-Ḥasan ʿAlī ibn al-Athīr est considéré comme l’un des plus grands historiens du monde musulman. Témoin des croisades, il est l’auteur de l’un des ouvrages les plus emblématiques de l’historiographie musulmane médiévale.

Né sous le règne des Seldjoukides en 550H (1160) à Cizre (Turquie) au sein de la tribu arabe des Banu Shayban, Ibn al-Athīr grandit, très jeune, dans les lettres et les diverses sciences de son temps. Rentier de bonne famille et proche du pouvoir zengide (dynastie adonnée au Jihad contre les Croisés ayant propulsé Ṣalāḥ ad-Dīn), il apprend de son père le Coran et la grammaire arabe avant de déménager, très tôt, à Mossoul en Irak, où là, il se spécialise dans le ḥādīth et ce qui sera son domaine de prédilection : l’histoire.

Auteur de plusieurs ouvrages, dont l’un réunissant les récits de quelque 7000 compagnons, un sur la généalogie (domaine majeur de la littérature arabe) ou un autre sur l’histoire de l’Etat atabeg;  Ibn al-Athīr va réaliser l’un des plus grands classiques de l’histoire : Al-Kāmil fī At-tārīkh, ou l’Histoire Complète. Son œuvre démarre alors au moment de la création d’Adam pour se clôturer avec le règne des Ayyubides, descendants de Ṣalāḥ ad-Dīn. Ayant été un témoin clé des Croisades – il avait même participé au Jihad lors de la 3ème croisade aux côtés de ce dernier – il offrira à son lectorat quantité de détails, certes parfois approximatifs, mais de première main pour l’époque. Amateur de poésie, à presque chaque émir, vizir ou calife est attribué des vers rédigés par les concernés. Il cite ainsi des vers du souverain ziride et maghrébin, Tamīm ibn al-Mu’izz, d’autres du calife abbasside, al-Mustazhir bi-Llah, et même, quelques vers du vizir fatimide, al-Ṣāliḥ ibn Ruzzk et d’autres anciens opposants à Salahuddin. Loin de faire dans la propagande de cour, bien que son texte soit lourd en éloges à destination des plus importants souverains d’époque, ibn al Athir se démarque de ses comparses en tâchant de se limiter à conter l’histoire.

Ce Al-Kāmil fī At-tārīkh comprend encore, pour la période des Croisades, plusieurs témoignages des plus intéressants. On peut ainsi y lire le fils de Ṣalāḥ ad-Dīn, al-Afdhal, donner son point de vue sur la bataille de Hattin, qui a vu son père triompher des Croisés, ou encore Ibn Haydara al-Rahba, médecin de cour qui assista à la mort du grand souverain d’Alep, Nūr ad-Dīn, en 569H (1174). Des détails précis sont aussi donnés sur les conditions de la retraite de l’émir Shirkuh (oncle de Ṣalāḥ ad-Dīn) de la cité de Bilbays en 559H (1164) face au roi – chrétien – Amaury de Jérusalem. Les conquêtes des Normands en Sicile (jusqu’ici musulmane) comme celle d’autres Chrétiens en Afrique du Nord sont aussi commentées; Ibn al-Athīr redoublant d’invocations contre les concernés. Il relate encore au travers d’autres dépositions les intrigues et assassinats ayant eu lieu dans les différents cœurs de pouvoirs d’alors. S’intéressant aux récits des petites gens, il fait apparaître dans son texte un marchand de Nishapur en Iran faisant état des agissements de la dynastie perse des Ghurides en 597H (1201), ou encore un soldat de Mossoul, relatant son engagement dans l’armée du Khwarezm.

S’inspirant, entre autres, des travaux d’Izz al-Dīn ibn Shaddād (connu notamment pour ses travaux sur le Sham), Ibn al-Athīr va longuement s’intéresser aussi au monde musulman occidental. Il rapporte par exemple la traduction d’une lettre du roi Alphonse VIII de Castille au calife almohade, al-Mansur, avant d’évoquer la bataille d’Alarcos. La bataille de Las Navas de Tolosa qui a vu les Chrétiens largement l’emporter sur les Almohades, aux conséquences retentissantes, est elle, aucunement citée. Un silence sûrement dû aux efforts entrepris par les diplomates almohades afin d’en minimiser l’échec aux yeux du reste du Dar al Islam. Un échange entre le roi – normand – Roger II de Sicile et un lettré arabe au moment de la chute d’Édesse en 538H (1144) est aussi mentionné. Fidèle soutien des Zengides, Ibn al-Athīr se plaît parfois à comparer les réussites des émirs et sultans de son temps aux échecs de ceux d’avant. Il fustige ainsi les faits de l’émir de Tripoli, Fakhr al-Mulk ibn ʿAmmār, qui lors de la première croisade, avait d’abord préféré pactiser avec les Francs que de les combattre, traitant ainsi ses hommes de “misérables”. Il aimait à contrario vanter les mérites des moudjahidin de son temps qui l’emportaient à la fois contre les Francs et les Tatars. Historien engagé, il n’hésitait pas à critiquer les choix politiques et religieux de certains des émirs d’alors. Il déplore ainsi les quelques rapprochements ayant eu lieu entre Byzantins et Seldjoukides.

Témoin de la montée des nizarites parmi les chiites ismaéliens – la fameuse secte des Assassins – il évoque ainsi un autre échange intéressant : celui du chrétien, Baudouin Ier de Jérusalem et l’émir Tughtakin de Damas (deuxième émir ayyoubide) à propos du meurtre, attribuable aux nizarites, de l’atabeg de Mossoul. Ledit roi de Jérusalem y promettait alors la guerre la plus acharnée contre ces terroristes médiévaux. Si l’historien loue abondamment Allāh contre les envahisseurs chrétiens, qu’il qualifie de démons et ennemis inflexibles des musulmans, il voue, à l’instar, plus tôt, d’Usāma ibn Munqidh (prince et lettré ayant plus tôt vécu parmi les Francs) une admiration sans faille quant à leur ardeur au combat. Livrant encore nombre d’informations sur la piraterie pratiquée depuis Beyrouth à la fin du 12ème siècle chrétien, Ibn al-Athīr  ne lésine pas à encenser les actions navales entrepris par ces moudjahidin des mers. Les dernières lignes de son œuvre historique font mention de la quatrième croisade dont il vivra les premières années avant de trépasser, évoquant encore le règne d’un chrétien devenu musulman et atabeg d’Alep, Shihāb al-Dīn Abu Sa’id Tughril. Surtout, il évoque longuement l’arrivée fracassante des Mongols en Asie centrale, trois décennies avant qu’ils ne dévastent Bagdad, analysant le pourquoi du comment de leur percée militaire et politique, anticipant encore ce qui se passera peu après son décès en 620H (1233).

Traduite dès 1289H (1872), d’abord en anglais, son œuvre constituera pour les orientalistes une source majeure dans leur appréhension des Croisades vues par les Arabes. Ibn al-Athīr avait aussi deux frères, qui s’étaient eux aussi distingués, le plus grand comme un lettré spécialiste du hadith et de philologie, le plus jeune comme critique littéraire. Le premier avait travaillé au service des Zengides de Mossoul quand le second accompagnera  Ṣalāḥ ad-Dīn et son fils, Malik al-Afdhal.

Renaud K.