Ṭāriq Ibn Ziyād, conquérant d’al-Andalus

En 92 de l’hégire (711), douze mille de cavaliers et hommes en armes sont vus traverser le détroit de Gibraltar depuis le Maghreb afin de gagner l’actuelle Espagne. Faisant, selon certaines sources, mettre le feu à leurs vaisseaux, l’homme qui les dirige fait signe de l’inéluctabilité de leur mission : c’est la conquête ou la mort. Ce commandant a un nom : Ṭāriq Ibn Ziyād. Berbère et élevé dans les armes, il est d’abord un gouverneur à Tanger aux ordres du général Mūsā Ibn Nuṣayr, l’homme envoyé depuis Damas par les Omeyyades à la conquête du Maghreb. Gérant l’Ifrīqiya, l’actuelle Tunisie, le général de Damas avait alors laissé à Ṭāriq le soin de mener à bien cette entrée en Europe. Aidé essentiellement de Berbères de la région, d’habiles guerriers fraîchement islamisés, Ṭāriq est en passe de franchir les eaux quand le gouverneur de Ceuta, le fameux comte Julien, prend contact avec lui. Noble parmi les Goths, l’homme a alors à cœur de faire tomber son roi, Rodrigue, et Ṭāriq semble être l’homme de la situation. D’autres Berbères professant l’islam – aux ordres d’un certain Ṭarīf – avait déjà quelques mois avant effectué des repérages; Julien a compris qu’il se tramait quelque chose et que là pouvait se trouver son salut. C’est ainsi qu’il offrait de ses navires et des voies d’accès sécurisées à Ṭāriq qui pouvait pénétrer le sol ibérique au printemps. Les locaux, des Wisigoths professant le christianisme, n’opposent aux conquérants musulmans aucune opposition; de connivence ou indifférents, ils ouvrent leurs portes sans causer de remous. Il faut dire que leur roi est dans la tourmente. Rencontrant l’hostilité de toute une noblesse, ce dernier suscite encore la colère d’une part belle des juifs du pays, alors persécutés par des autorités chrétiennes qui n’ont de cesse de réprimer leur culte. Ceux-ci allaient par la suite redoubler d’efforts en vue de faciliter l’invasion musulmane de la péninsule ibérique. En apprenant la nouvelle, le roi Rodrigue, alors occupé avec des Basques, fait sans attendre descendre son armée vers le sud afin de stopper les nouveaux arrivés. Il ne sait alors guère à qui il a à faire; Ṭāriq n’est connu que de nom et la religion des musulmans n’évoque absolument rien à l’Europe post-antique. Sur place, les troupes de Ṭāriq ont déjà dressé des forts, d’où ils effectuaient de petites incursions pour se ravitailler. C’est alors que les uns terminaient de jeûner leur mois de ramadan que l’affrontement s’engageait. On parle de la bataille de Guadalete. Jetant de ses hommes au cours de percées violentes, mais brèves, Ṭāriq multiplie alors les attaques et les morts contre une armée, importante, que tout portait à croire victorieuse d’avance. Mais Rodrigue n’a décidément pas de chance et à peine les premiers coups échangés qu’une partie de son armée lui faisait défection. Les partisans de l’ancien roi Wittiza tournent les talons et offrent aux musulmans les perspectives d’une victoire assurée. Libérant les flancs de l’armée wisigothe, ces derniers permettent aux hommes de Ṭāriq de s’engouffrer dans les rangs ennemis jusqu’à arriver au roi qu’ils tuent face à ses sujets. La noblesse encore acquise au roi défunt est aussi décimée; l’Espagne des Wisigothes est comme offerte sur un plateau d’argent à des musulmans qui, certainement, ne s’attendaient pas à une sortie de conflit aussi éclatante. Il restait bien de derniers partisans du roi Rodrigue non loin à Écija, une autre bataille favorisait une nouvelle fois les musulmans, qui selon certaines sources avaient reçu le renfort de Julien lui-même. A partir de ce moment, la conquête de la péninsule ibérique ne rencontrait plus aucune résistance. Recevant d’autres milliers d’Arabes et Berbères envoyés par Mūsā Ibn Nuṣayr, Ṭāriq fait diviser ses troupes pour mieux atteindre en même temps les différentes cités de l’Etat wisigothe. Malaga, Grenade, Cordoue et Tolède capitulent toutes à l’arrivée de ces combattants portant sabres et turbans. En à peine quelques mois, c’est presque l’entièreté de l’Espagne ainsi que du Portugal qui passait sous l’autorité du califat omeyyade al-Walīd 1er de Damas. L’avancée musulmane avait d’ailleurs été si fulgurante que les Wisigoths n’avaient même pas eu le temps de se trouver un nouveau roi. Leur reine, Egilona, est même capturée à Mérida en 94H (713) avant d’être envoyée en captive en Orient. Seules quelques poches de résistance subsistent alors dans les régions montagneuses du nord où un noble wisigoth, Pelayo Pélage, ira se constituer en initiateur de la reconquista chrétienne. Si l’on rapporte ultérieurement une brouille ayant eu lieu entre Ṭāriq et Mūsā Ibn Nuṣayr au sujet du butin, l’on sait de source certaine qu’ils seront tous deux rappelés à Damas en 95H (714) laissant à d’autres hommes désignés le soin de continuer la conquête de l’Ibérie. Revenus avec un butin incroyable et accueillis avec faste par la population, les deux hommes sont alors accusés par le nouveau calife en place, Sulaymān, de multiples chefs, dont celui de s’être gardé du butin et d’avoir agi avec trop de zèle. Si Mūsā Ibn Nuṣayr tombait en disgrâce, Ṭāriq fut à ce qu’il en paraît laissé en paix. Profitant de sa retraite on ne sait où, Ṭāriq Ibn Ziyād retombait dans l’anonymat le plus total, ceci après avoir été le principal acteur de l’un des événements les plus marquants et décisifs de l’histoire de l’Islam. En 97H (716), après une complète pacification, une nouvelle province omeyyade est ainsi constituée : Jazīrat al-Andalus, la fameuse Andalousie musulmane. Al-Andalus deviendra un Emirat, bientôt un califat indépendant; la domination musulmane de toute ou une partie de l’Espagne durera près de huit siècles. Le Mont et le Détroit de Gibraltar portent encore la marque de l’événement : Gibraltar est un dérivé de l’arabe Jabal Ṭāriq, soit le Mont de Ṭāriq. 

Renaud K.

Pour en savoir plus : 

  • La conquête musulmane de l’Espagne, Agha Ibrahim Akram, Collection Islam d’Europe, Ribat Editions
  • L. Molina, “Ṭāriḳ b. Ziyād”, in: Encyclopédie de l’Islam
  • Ibn Khaldun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale
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