Ṣalāḥ ad-Dīn, ce soldat saint

(…) D’un bout à l’autre de son règne, Salahuddin fit des pieds et des mains pour exhorter le commun des musulmans au Jihad contre “les esclaves de la croix” tel qu’ils les nommaient. Les moyens utilisés furent nombreux : lettres adressées aux élites, inscriptions géantes dans les rues, sermons et prêches dans les mosquées, ouvrages revivifiant les principes et finalités du Jihad, biographies de moudjahidins passés, tout ce qui avait pour visé d’unir les musulmans dans le combat était utilisé. “Le Jihad et la passion qu’il y portait avaient une très forte emprise sur son coeur et sur son corps; il ne parlait pas d’autre sujet, il ne songeait qu’aux préparatifs de cette guerre, il ne s’occupait que de ceux qui y combattaient, il n’avait de sympathie que pour ceux qui en parlaient ou exhortaient à y participer” disait  à propos de Salahuddin son biographe Ibn Shaddad.

 

Au gré de ses victoires, Salahuddin était dans le bourbier des Croisades devenu véritablement l’homme de la situation. Certains l’imaginaient en songe vainqueur des Croisés quand d’autres, astrologues de marché et mystiques, prophétisaient sa prochaine reprise de Jérusalem. En 570H (1175), le calife al Mustadi le pressait déjà à reprendre ladite ville comparant ses victoires aux expéditions jadis menées par le Prophète Muhammad, paix et salut sur lui. Imad ad Din, son secrétaire, ira même jusqu’à considérer sa future reprise de Jérusalem comme un nouvel hégire. Il fut encore comparé aux Califes bien guidés, et plus particulièrement aux deux Umar (Umar ibn al Khattab et Umar II ibn Abd al Aziz). Tout un monde s’appuya ainsi sur sa personne pour enfin sortir de l’immobilisme défaitiste qui avait caractérisé les consciences musulmanes depuis le début des Croisades. C’est aussi en s’appuyant sur l’attente des puissants à son encontre qu’il avait su mobiliser autant de fonds et d’hommes dans sa reconquête des territoires perdus aux mains des Fatimides et Croisés.

 

Jerusalem au coeur de sa propagande, les chroniqueurs et poètes proches de Salahuddin avaient ainsi longuement insisté sur le caractère impie et impur des colons et conquérants francs. C’était à ces derniers que revenaient la faute d’avoir rendu Jérusalem si indésirable. “Elle (Jérusalem) brûle dans l’incroyance et l’iniquité; elle regorge de cochons et de croix; sale, dégoûtante, tout emplie d’immondices et d’ordures (…)” déclarait le célèbre Andalou Ibn Jubayr à son sujet, n’hésitant pas encore à qualifier le jeune roi lépreux de Jérusalem Baudouin IV de “porc” et sa mère de “truie”. Pour tous, il s’agissait en reprenant la Cité antique de la faire passer de l’état d’impureté à la pureté. Il fallait aussi et urgemment refaire du lieu qui avait vu le Prophète Muhammad, paix et salut sur lui, s’envoler vers les Cieux, une Mosquée, celle d’al Aqsa, et non plus cette résidence pour templiers abritant latrines et animaux en tout genre. Il fallait encore laver l’humiliation subie par les musulmans défaits et dominés sur leur propre sol que le souvenir toujours vivace des exactions qui furent commises à leur encontre lors de la conquête franque de la ville n’avait jamais effacé.

 

Les attaques répétées des Francs sur les côtes égyptiennes, conscients qu’ils étaient de l’importance de l’Égypte pour Salahuddin, comme leurs raids menés contre Damas avaient aussi à la fin des années 570H (1180) usé la patience du guerrier kurde. Il avait beau eu fortifier les principales cités donnant sur la Méditerranée, surtout Le Caire, et fait construire un nombre conséquent de forteresses, les Francs parfois aidés de Siciliens ne lachaient pas. Souhaitant pénétrer la Mer rouge pour mieux s’attaquer aux pèlerins désarmés et piller les villes saintes de l’islam, mais aussi pour couper la route reliant le continent africain de l’Asie, les Francs avaient aussi régulièrement tenté de s’accaparer le Sinaï. On se souvient ainsi de l’action de Renaud de Châtillon, l’un des chevaliers francs les plus redoutables d’époque, qui après avoir violé le traité de paix qui liait un temps Salahuddin et le roi de Jérusalem, avait fait couler le sang de pèlerins et commerçants musulmans le long des côtes du Hijaz en Arabie. S’en était trop. Les acculer dans leurs Etats latins et leur reprendre Jérusalem ne pouvait plus attendre. Motivé, certain de l’impériosité de son action et soutenu de tous, Salahuddin s’en approchait enfin en 583H (1187).

 

Aux habituels raids, peu concluants, menés par Salahuddin contre les Etats latins depuis plus de dix ans allait se substituer une bataille devenue légendaire : la bataille de Hattin. Au mois de muharram 583H (mars 1187), Salahuddin quitta Damas pour se lancer sur les terres de Renaud de Châtillon, dévastant son territoire mais sans le trouver. Aucun Croisé ne vint en aide aux Francs sur place. Pour cause, Salahuddin avait eu la bonne idée d’envoyer son fils aux devants afin de bloquer la route à de possibles renforts. Au début du mois de rabi al thani (juin 1187), l’ensemble des troupes musulmanes, d’Egypte comme de Syrie, furent réunies au nord de Bosra. Au total : quelque 30 000 moudjahidins. Campant aux abords du lac Tibériade, Salahuddin avait poussé les Croisés à venir le rencontrer à cet endroit. Sur place, harcelés par les flèches des musulmans qui leur avaient encore coupé toute possibilité de retraite, les Croisés furent contraints à quitter le terrain, préférant la fuite en direction du village d’Hattin. Acculés par la fatigue, la chaleur et l’absence d’eau, les Croisés ne trouvèrent aucune source d’eau disponible. Pour accroître leur désarroi, Salahuddin qui les avait suivis ordonna à ce qu’on enflamme la brousse environnante, rendant de surcroît l’air irrespirable pour les soldats du Christ. Entourant ces derniers de toutes parts, les soldats de Salahuddin parvinrent, après avoir repoussé une à une leurs puissantes et désespérées charges, jusqu’à la tente même du roi de Jérusalem. Des milliers de morts plus tard, la bataille était finie.

 

Les musulmans mirent alors les mains sur certains des plus puissants Croisés d’époque : Guillaume III de Montferrat, Onfroy IV de Toron, Renaud de Châtillon et leur roi, Guy de Lusignan. Ce dernier fut traité de la plus belle des manières, se voyant même offrir à boire, Salahuddin lui octroyant la vie sauve car il ne convenait pas, selon lui, qu’un roi en tue un autre. Renaud de Châtillon n’aura pas droit aux mêmes égards. Salahuddin s’approcha de lui, lui proposa l’islam avant de le décapiter de ses propres mains après son refus. Ordre sera donné de faire exécuter l’ensemble des Turcoples, (ex)musulmans passés du côté des chrétiens, ainsi que chacun des Templiers et Hospitaliers trouvés encore en vie. Salahuddin en racheta même certains à ses hommes désireux d’en tirer rançon au prix de quelques pièces pour mieux leur ôter la vie. Proposant à chacun l’islam avant exécution, certains l’avaient accepté, devenant même après coup de valeureux moudjahidins selon les observateurs. Le reste des Francs fut réduit en esclaves pour être vendu sur les marchés de Damas et ailleurs. Tant de Francs pouvaient même y être trouvés que leur valeur avait considérablement baissé, certains allant jusqu’à s’échanger contre une simple paire de sandales. Un bien plus précieux était cela dit tombé entre les mains de musulmans : une relique de la Croix ayant selon les chrétiens servi à la crucifixion d’Issa ibn Maryam. Sa perte, qui plus est dans les mains de musulmans, avait alors eu un retentissement considérable dans les rangs chrétiens. Fixée à l’envers sur une lance, ladite Croix sera sous les rires des badauds montrée à la foule de Damas avant d’être envoyée au calife de Bagdad. Les chrétiens, malgré leurs demandes répétées, ne la reverront plus jamais.

 

L’armée de Jérusalem ayant été décimée, les cadavres des Francs jonchèrent des mois durant le site, il ne restait à Salahuddin plus aucune entrave dans sa quête. Dès le lendemain, la forteresse de Tibériade lui fut rendue et Âcre, ville la plus riche du littoral, lui ouvrit les portes sans résistance. Les Mosquées transformées en églises redevinrent des Mosquées et par milliers, des musulmans réduits à l’état de servants ou emprisonnés furent libérés. Suivirent Nazareth, Beyrouth, Naplouse et d’autres. En cette dernière, Salahuddin n’avait même pas eu à se présenter; les habitants, majoritairement musulmans, avaient pris d’assauts la garnison franque présente après avoir eu vent des succès de Salahuddin. Ses émirs venus d’Egypte et d’ailleurs faisaient le reste, s’occupant des plus petites localités, faisant à chaque foi un nombre conséquent de captifs. Salahuddin fut généralement plus conciliant. A la prise d’Ascalon, malgré leur refus de se rendre en l’échange de la libération de Guy de Lusignan et du maître des Templiers, il laissa, après sa victoire, les Francs repartir avec leurs biens en toute sécurité. Faisant mander sa flotte égyptienne aux abords de la Palestine, Salahuddin avait aussi réussi à sécuriser tout le littoral. Seule Tyr, cité aux mains des Francs la mieux défendue, lui avait résisté. Il ne restait plus que Jérusalem. Le 15 rajab 583 (20 septembre 1187), c’était ainsi l’ensemble de ses forces et ses plus grosses machines de siège qui étaient aux portes de la ville sainte…

 

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Sarrazins N°2