Vikings et musulmans, le choc d’une rencontre

 

whowant2bking-600x337

 

Vikings et musulmans, des individus que tout semble opposer, des mœurs à la foi, de la culture à la distance géographique. Pourtant, entre conflits et échanges cordiaux, les contacts entre les deux géants, respectivement au sommet de leur gloire entre le 9 et le 10ème siècle chrétien furent nombreux et surtout très documentés.

Appelés Majûs, car assimilés aux adorateurs du feu que sont les Zoroastriens, Rûs ou Barinqar, les Vikings (nom donné aux combattants des peuples de Scandinavie) semblent n’avoir rencontrés pour la première fois les troupes musulmanes qu’en 179 de l’hégire (795), soit 6 années après le premier raid viking connu en dehors de Scandinavie. Berbères et Arabes sont alors dans le sud de l’Europe depuis plus d’un siècle, les combats font déjà rage avec les Chrétiens. Les Vikings, après avoir tentés en vain de prendre Paris remontent via la Garonne jusqu’à Toulouse, qu’il prennent le temps de ravager. Au nord de l’Espagne, déjà en conflit avec les Asturiens, les Musulmans vont ainsi faire face pour la première fois aux adorateurs d’Odin ayant continués leur chemin vers le sud. En 200 de l’hégire (816), certains historiens font aussi mention d’un chef viking du nom de Saltan qui aurait alors été tué en combattant aux côtés des Navarrais et des Gascons contre les mêmes Musulmans andalous.

Grands commerçants, notamment d’esclaves et d’armes, ils aimaient à voguer dans leurs drakkars à la recherche de terres à piller, et/ou occuper entre deux échanges commerciaux. C’est ainsi qu’ils accostent plus tard, après avoir tentés une approche par le front nord de l’Espagne, au Portugal lui aussi dominé par les musulmans. En 229 H (844), le gouverneur de Lisbone, Whaballah ibn Hazm voyant arriver près d’une centaine de vaisseaux sur ses terres en alerte alors l’émir omeyyade d’Andalousie, Abd ar Rahman II, siégeant à Cordoue. Les Vikings mettent à sac Lisbonne et remontant le fleuve jusqu’au milieu des terres, parviennent à Séville qu’ils occupent plusieurs jours durant. Finalement boutés par l’armée musulmane aidée par la population, ils y reviennent aussitôt pour y être à nouveau défaits, bien qu’étant au nombre de 13 à 16 000 combattants selon les chiffres. Les Vikings rebroussant chemin et acceptant la capitulation, l’émir décide alors d’envoyer une expédition diplomatique en territoire viking afin de consolider ce qu’il espère être une paix. Un homme dénommé Yahya ibn Hakam, plus connu sous le nom d’al Ghazal, y sera ainsi envoyé en compagnie d’autres Musulmans pour rester 20 mois à plusieurs milliers de kilomètres de là, sur ce qui serait une île. On parle alors de l’Irlande ou du Danemark selon les sources.

Certaines anecdotes intéressantes peuvent être retrouvées à ce sujet dans les écrits du savant et linguiste ibn Dihya, ayant couché sur papier ses mots au 12ème siècle chrétien. Il retrace ainsi le périple de l’ambassadeur andalou, profitant de l’occasion pour avancer ses vues sur les Vikings : « Ils étaient alors païens ; à présent ils sont chrétiens, car ils ont abandonné le culte du feu, leur ancienne religion ; seulement les habitants de quelques îles l’ont retenue ; là on épouse encore sa mère ou sa sœur et d’autres abominations s’y commettent aussi. Avec ceux-là les autres sont en guerre et ils les emmènent en esclavage.» Il y raconte encore comment, pendant ces 20 mois de présence, la reine fut très intriguée par ces nouveaux arrivants et questionna beaucoup al Ghazal sur sa religion.

Mais la guerre repris rapidement son cours. En 245 H (859), les Vikings passent cette fois le Détroit de Gibraltar et s’en prennent au Maroc dont ils ravagent certaines localités. Un souverain est même capturé en vue d’être rançonné. Rançon que l’émir de Cordoue devra payer. Dans les mois qui suivent, menés par Bjorn, fils du légendaire Ragnar Lodbrock, les Vikings s’attaquent pêle mêle au côtes du Portugal et, encore une fois, à Séville. Tout le pourtour espagnol jusqu’aux îles Baléares est ensuite mis à sac et ils s’en prennent même à certaines localités côtières de la France et de l’Italie. Mais au retour, après deux années de raids, les 82 drakkars vikings sont violemment pris à parti lorsqu’ils décident de repasser par le Détroit de Gibraltar. La nouvelle flotte conçue pour l’occasion du nouvel émir Muhammad Ier les éliminent presque jusqu’au dernier. Ils remettront une dernière fois le pied en Occident musulman un siècle plus tard, en 355 H (966) puis en 400 H (971), mais encore une fois, après avoir su piller quelques villes, ils durent à nouveau faire face à la défaite contre la flotte du calife al Hakam II.

Installés depuis plusieurs générations au Royaume Uni et en Normandie, les Vikings locaux commencent alors à se muer en un peuple distinct que les historiens nommeront Normands. S’imprégnant des cultures locales, se mariant aux femmes présentes en territoire annexé, l’esprit viking va tendre alors à s’estomper avec le temps. Ce sont ces même Normands qui s’empareront un siècle plus tard de la Sicile musulmane et d’une partie de l’Italie, avant de s’engager, encore plus tard dans les Croisades et la Reconquista espagnole aux côtés des chefs chrétiens. Massivement convertis au christianisme à partir du 10 siècle chrétien, les Normands installés en Sicile et dans le bassin méditerranéen surent assez habilement concilier leur identité nordique avec celle encore une fois des locaux, fortement arabisés, et encore souvent musulmans. Ce brassage des genres va donner alors une culture des plus riches de l’Europe méditerranéenne en cette époque médiévale.

De l’autre côté de l’Europe, dans ce qui sera plus tard la Russie, Vikings et Musulmans eurent tout autant l’occasion de se rencontrer, mais dans des conditions alors complètement différentes. Des chroniqueurs musulmans tels que Ibn Khordadbeh, Al Mas’udi, Ibn Rustah, et Al Mukaddasi feront largement mention, entre le 9ème et le 10ème siècle chrétien de ces Rus ou Russiyah dans leurs écrits. Mais le récit le plus connu, celui qui inspira d’ailleurs le 13ème guerrier, film américain réalisé par John McTiernan, restera celui d’ibn Fadlan.

 

 

viking_magyar_and_saracen_invasions_in_9th_and_10th_century_europe

Juriste et voyageur reconnu à la cour de Bagdad, il sera envoyé en 309 H (921) comme secrétaire de l’ambassadeur du califat abbasside au roi des Bulgares. Le voyage avait alors pour but premier d’expliquer les règles de la loi islamique aux récents convertis bulgares (une partie d’entre eux donna nom à la Bulgarie moderne, plus à l’ouest) présents dans l’est du pays Volga, actuelle région russe. Leur roi, un certain Yiltiwâr avait demandé au calife  »de lui envoyer quelqu’un qui put l’instruire dans la religion, lui enseigner les lois de l’islam, lui construire une mosquée afin qu’il puisse y faire la prière en son nom dans son pays et dans toutes les contrées de son royaume. »(1). La seconde partie de leur mission consista à venir en aide au Roi contre leurs voisins Khazars.

Durant son voyage, il rencontre alors diverses peuplades turco-mongoles, chrétiennes, polythéistes comme juives, jusqu’à arriver près d’un an plus tard en capitale Volga. Rencontrant les vikings présents sur le territoire, il en fera une description des plus authentiques, dont en voici quelques lignes :  »J’ai vu les Rûs, qui étaient venus pour leur commerce et étaient descendus près du fleuve Ati!. Je n’ai jamais vu corps plus parfaits que les leurs. Par leur taille, on dirait des palmiers. Ils sont blonds et de teint vermeil. Ils ne portent ni tuniques, ni caftans, mais les hommes chez eux ont un vêtement qui leur couvre un côté du corps et leur laisse une main libre. Chacun d’eux a avec lui une hache, un sabre et un couteau et ne quitte rien de ce que nous venons de mentionner. »(2) Il assiste aussi aux obsèques d’un de leurs chefs. La coutume veut alors qu’un sacrifice humain s’en suive. Ce jour là, c’est une jeune esclave qui se porte volontaire pour quitter ce bas monde en compagnie du défunt:  »Je vis que la jeune fille avait l’esprit égaré, elle voulut entrer dans le pavillon, mais elle mit la tête entre le pavillon et le bateau. Alors la vieille femme lui saisit la tête, la fit entrer dans le pavillon et entra avec elle. Alors les hommes se mirent à frapper avec des gourdins sur les boucliers afin qu’on n’entendît pas le bruit de ses cris, que les autres filles-esclaves ne fussent pas effrayées et ne cherchassent pas à éviter la mort avec leurs maîtres. Ensuite, six hommes entrèrent dans le pavillon et cohabitèrent tous, l’un après l’autre, avec la jeune fille. Ensuite, ils la couchèrent à côté de son maître. Deux saisirent ses deux pieds, deux autres saisirent ses mains; la vieille, appelée l’Ange de la mort arriva, lui mit sur le cou une corde de façon que les deux extrémités divergeassent et la donna à deux hommes afin qu’ils tirassent sur la corde. Puis, elle s’approcha d’elle, tenant un poignard à large lame, et elle se mit à le lui enfoncer entre les côtes et le retirer tandis que les deux hommes l’étranglèrent avec la corde, jusqu’à ce qu’elle fut morte… Il y avait à côté de moi un homme des Rûs, et je l’entendis qui parlait à l’interprète qui était avec moi. Je demandai à ce dernier ce qu’il avait dit. Il me répondit: « Il dit : vous autres Arabes, vous êtes des sots» – « Pourquoi ? «lui demandai-je.- «Il dit : vous prenez l’homme qui vous est le plus cher et que vous honorez le plus, vous le mettez dans la terre et les insectes et les vers le mangent. Nous, nous le brûlons dans le feu en un clin d’œil, si bien qu’il entre immédiatement et sur le champ au paradis ». Puis il se mit à rire d’un rire démesuré ».(3)

Quant à leurs mœurs, le voyageur et lettré arabe dut en être des plus déstabilisés.  »Ils se livrent sans mesure à la consommation du nabidh (vin) qu’ils boivent nuit et jour au point que parfois l’un d’entre eux meurt la coupe à la main. »(4)  »Dans une seule et même de ces maisons sont réunis dix et vingt personnes, plus ou moins. Chacun a un lit sur lequel il s’assied. Avec eux sont de belles jeunes filles esclaves destinées aux marchands. Chacun d’entre eux, sous les yeux de son compagnon, a des rapports sexuels avec son esclave. Parfois tout un groupe d’entre eux s’unissent de cette manière, les uns en face des autres. Si un marchand entre à ce moment pour acheter à l’un d’entre eux une jeune esclave et le trouve en train de cohabiter avec elle, l’homme ne se détache pas d’elle avant d’avoir satisfait son besoin  »(5)  »S’ils attrapent un voleur ou un brigand, ils le conduisent à un gros arbre, lui attachent au cou une corde solide et le suspendant à cet arbre où il reste pendu jusqu’à ce qu’il tombe en morceau sous l’effet des vents ou des pluies »(6)

Son récit nous apprend que les Vikings sont alors de grands amateurs d’argent. Lingots, pièces, métaux divers étaient très convoités. Ibn Fadlan les décrit comme obsédés par la recherche d’échanges profitables, priant des idoles de bois afin d’exceller dans les affaires. Commerçant avec les Arabes et Perses, des milliers de dirhams seront d’ailleurs retrouvés en Scandinavie des siècles plus tard. Une bague encore près de Stockholm dans la tombe d’une femme, sur laquelle fut gravé pour Allah en caractère arabe, attestant d’autant plus de la multiplicité des échanges nord sud déjà largement en vigueur.

Plus tard, le géographe et explorateur perse Ahmad ibn Rustah parlera lui de ces Vikings en des termes certes plus élogieux. Il remarque alors leur dévotion religieuse comme le bon traitement réservé aux esclaves. Esclaves en cette Europe de l’Est d’ailleurs souvent Musulmans. Pour cause, si les relations sont essentiellement commerciales, il arrive que des conflits amènent Vikings et Musulmans à tantôt se faire face. Rançonnés ou gagnant par eux-mêmes leur libertés, les esclaves musulmans affranchis furent aussi nombreux à continuer à vivre au milieu d’eux ensuite. Si les musulmans ont su traverser le temps, non sans y laisser quelques plumes, les vikings ont, eux, fini par totalement disparaître, se noyant dans la masse ou mourant au combat. On entendra ainsi difficilement parler d’eux après le XIIIème siècle, la Scandinavie embrassant totalement le christianisme, et se constituant en monarchies médiévales.

Renaud K.

(1)Ibn Fadlan, Chez les russes, page 317

(2)op. cit. page 319

(3)op. cit. page 319

(4)op. cit. Page 319

(5)op. cit. Page 320

(6)op. cit. Page 320

 

6 thoughts on “Vikings et musulmans, le choc d’une rencontre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.