Usama ibn Munqidh, ou ce prince Arabe parmi les Croisés

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Célèbre chevalier et membre d’une famille de seigneurs de Shayzar en Syrie né en 488 H (1095), Usama ibn Munqidh restera dans les annales de l’histoire un témoin clé des Croisades grâce à une œuvre inédite en son genre : Kitab al ‘itibar (l’expérience). Inédite, non pas seulement parce qu’elle offre un point du vue arabo-musulman sur l’invasion chrétienne au Levant, mais parce qu’elle est écrite à la première personne, chose extrêmement rare dans la littérature arabe. Rédigé à la fin de sa vie, mais retraçant ses jeunes années, l’ouvrage restitue au plus près l’atmosphère du lieu au lendemain des premières Croisades. Des Croisades, il en connaîtra deux, mourant juste avant la troisième. Relatant toute la complexité des rapports entre Croisés chrétiens et musulmans, de nombreuses facettes de son monde sont alors en ce livre évoquées. Narrant ses parties de chasse, discutant de la société islamique, mettant en lumière toutes les intrigues et les complots qu’il observe en intégrant la cour des vizirs et califes ; ce sont surtout les relations qu’il entretient avec les Francs qui vont intéresser le lectorat européen huit siècles plus tard lors de sa traduction.

“Si je regarde, comme je le fais maintenant, ma vie une dernière fois, je dirai pourtant que pas un parent, pas un ami, pas un serviteur ne m’a accompagné aussi longtemps que le Franc. Il était là dès ma naissance ou presque : j’avais quatre mois lorsque le pape de Rome incita ces maudits à venir chez nous, de l’autre côté de la mer, pour reconquérir le tombeau du Christ à Jérusalem. Comme si nous l’avions jamais enlevé à personne… Quatre ans plus tard, en tous cas, ils y étaient, comme à Edesse et Antioche. Dix de plus, et c’était le tour de Tripoli. Dieu l’avait voulu pour nous punir de nos désordres. Face aux nouveaux venus, et aux Roums toujours menaçants, nous nous dispersions en querelles. Au lieu d’un Islam, nous en avions mille, autant que de chefs : celui des Turcs, qui avaient imposé leur tutelle au Commandeur des Croyants, le calife abbasside de Bagdad, et mis en place un peu partout leurs princes, en Anatolie, à Damas, Homs, Mossoul et Alep, pour ne parler que des plus grandes villes ; il y avait aussi, tout autour de Chayzar, les tribus arabes mouvantes toujours et toujours redoutables, comme les Kilâb. En bref, pour répondre à l’ennemi, une mosaïque d’intérêts trop souvent prêts à en découdre, si bien qu’il fallut parfois, pour défendre Chayzar contre nos propres frères en la foi, trouver un appui Dieu me pardonne ! dans le camp d’en face.

Traversant l’entièreté d’un siècle à leur côté, il connaîtra les Francs dans la guerre comme dans la paix. Nous renseignant sur leurs mœurs, la rudesse de ces Hommes venus de l’Ouest qu’il se devait de parfois côtoyer le surprend. “Le maître d’Al-Mounaytira, une forteresse qui relevait de Tripoli, entre Balbec et la mer, me demanda un jour, à Chayzar, de lui envoyer un médecin pour quelques-uns de ses malades. Nous lui dépêchâmes le nôtre, Thâbit, un chrétien. Il revint si vite que nous lui fîmes compliment pour des soins si rapides, mais lui d’expliquer « On m’a montré un chevalier dont la jambe avait un abcès, ainsi qu’une femme atteinte de consomption. Pour le premier, j’ai préparé un petit emplâtre, l’abcès a crevé et pris bonne tournure. Pour la seconde, j’ai pensé à une diète assortie d’un traitement approprié. Mais voilà que survient un médecin franc, qui décide que je n’y connais rien. Il s’adresse au chevalier : « Que préfères-tu, vivre avec une jambe ou mourir avec deux ? » L’autre répond qu’il aime mieux vivre. Le médecin dit alors qu’il a besoin d’un chevalier robuste et d’une hache tranchante à souhait. J’assistais à la scène : notre homme installe la jambe de son patient sur un billot et ordonne au chevalier de la trancher, d’un seul coup. Mais au premier, la jambe résiste encore ; au second, la moelle se répand un peu partout et le malade meurt, là, tout de suite. Pas déconfit pour un sou, le médecin se rabat sur la femme, règle son cas : c’est un démon qu’elle a dans la tête. Il lui fait raser les cheveux. La femme ne s’en porte ni mieux ni plus mal, mais se met, contre mes indications, à manger, ainsi qu’on le fait chez les Francs, de l’ail et de la moutarde. Son état empire. L’autre déclare, péremptoire, que le démon ne gîtait pas à la surface de la tête, mais plus profondément qu’il ne l’avait cru d’abord. Il vous prend un rasoir, fait, sur le crâne, une incision en forme de croix, si terrible que l’os apparaît. Puis il frotte le tout avec du sel… Et voilà, presque aussitôt, son second mort.

Tantôt animées par la haine, des fois teintées de respect, les relations entre Musulmans et Francs sont à ce moment multiples et variées. Ibn Munqidh se fait même parfois des amis parmi eux. « Ces mêmes Francs, pétris de courage et d’ardeur guerrière, manquent parfois du plus élémentaire jugement. Je m’en réfère à l’attitude d’un très honorable chevalier de chez eux, ami du roi Foulques et qui, venu faire le pèlerinage de Jérusalem, allait s’en retourner chez lui ; nous étions, lui et moi, devenus si familiers qu’il m’appelait son frère. Quelques jours avant son départ, il m’entreprit ainsi, devant l’un de mes fils, âgé de quatorze ans, qui m’accompagnait : « Je m’en vais chez moi, comme tu le sais. Ce fils que tu as là, confie-le moi : dans mon pays, il observera les chevaliers, apprendra leur sagesse et leurs usages, et quand il reviendra chez lui, il sera un homme accompli. » Je fus choqué de pareils propos, qui me paraissaient, pour le coup, sortir d’une tête sans cervelle. Car si mon fils, je vous le demande, eût été un jour fait prisonnier, quelle pire détresse, pour lui, que d’être emmené au pays des Francs ? Je gardai tout cela pour moi et répondis que j’avais nourri le même dessein, mais que j’étais empêché d’y donner suite en raison de l’amour que ma mère portait à l’enfant et qui la tuerait si je les séparais tous deux : aussi bien m’avait-elle fait jurer, lorsque j’avais entrepris avec lui ce voyage à Jérusalem, de le lui ramener sans trop tarder. « Ta mère vit dont encore ? Me répondit le chevalier. Alors tu as raison : ne la contrarie pas. » »

Ailleurs, il s’étonne encore d’observer les Francs n’éprouver que peu de jalousie pour leurs femmes. Aussi zélés sont-ils au combat et prêts à mourir pour leurs idées et religion, l’attitude de ces guerriers francs dénote en la matière en effet de celle de leurs voisins musulmans à cette époque. « Les Francs n’ont pas l’ombre du sentiment de l’honneur et de la jalousie. Si l’un d’entre eux sort dans la rue avec son épouse et rencontre un autre homme, celui-ci prend la main de la femme, la tire à part pour lui parler tandis que le mari s’écarte et attend qu’elle ait fini de faire la conversation ; si cela dure trop longtemps, il la laisse avec son interlocuteur et s’en va. (…) ».

Son récit s’achève sur la perspective d’une réunification du monde musulman qu’il connaît alors : « Ce que Nour al-Dîn n’avait pu faire, il [Saladin] le réussit. Cette fois, l’Egypte et la Syrie, unies, s’imposaient face aux Francs. Le dix-septième jour du mois de safar 579 (11 juin 1183), Alep tombait, le pouvoir sur la Syrie était total, les forces de l’Islam pouvaient se retourner contre l’ennemi commun. Les échos des batailles bercèrent ma retraite, jusqu’à cette année bénie de 583 (1187) où Saladin écrasa les Francs à Hattîn, vers l’ouest de Tibériade. La victoire ouvrait d’autres portes : le vingt-sept rajab (2 octobre), Saladin faisait son entrée à Jérusalem, Jérusalem la sainte, que l’Islam retrouvait comme une épousée, presque un siècle après avoir été séparé d’elle. Ici, sur ce triomphe qui ne peut pas ne pas en annoncer d’autres, s’achève l’histoire de ma vie. »

Kitabitibar, où le voyage dans le siècle des Croisades au travers du regard d’un chevalier et lettré parmi les Arabes.

Renaud K. 

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