L’extrait suivant est tiré d’un ouvrage sur l’islam réalisé par Adrien Candiard, dominicain français vivant au couvent du Caire et membre de l’Institut dominicain d’études orientales. Entre autres thèmes, il y traite de l’usage de la raison dans l’appréhension du Texte en l’orthodoxie « littéraliste » musulmane.

Extrait :

« La fidélité à une révélation ne peut se jouer dans le maintien du cadre de pensée qui l’a vu naître (…) nous ne pouvons avoir la mentalité de St Paul pour lire les lettres de Paul. (…). Penser qu’on peut interpréter le Coran avec la mentalité même de Mahomet et de ses compagnons est évidemment une illusion. Il reste que l’approche d’Ibn Hazm (…) est au moins dominante dans le monde sunnite d’aujourd’hui. C’est encore un peu discutable dans le détail (…) mais prend plus de force si on se réfère à d’autres auteurs comme (…) ibn Taymiyya.

Remarquons que chez ces auteurs même, la question de l’arbitraire divin est plus précise (…) la raison ne peut pas fonder notre approche de la vérité : la raison seule, constate ibn Taymiyya, conduit à des contradictions sans fin, et il suffit pour s’en convaincre de regarder l’incapacité de ceux qui s’en réclament à se mettre d’accord. Dieu ne nous dit pas n’importe quoi, ni ce qui lui passe par la tête, en appelant ça le bien par pur fantaisie, mais simplement nous n’avons pas d’étalon rationnel auquel nous puissions mesurer l’action de Dieu. Nous ne pouvons pas juger de la rationalité de Dieu, cela ne veut pas dire qu’elle est inexistante.

De même, nous ne pouvons pas fonder notre certitude sur la raison : au fondement, il faut nécessairement un acte de foi, qui se fonde non sur la raison mais sur la Révélation, parce que la Révélation semble un moyen plus adapté d’arriver à la certitude. (…). De ce fait, poursuit ibn Taymiyya, en cas de conflit apparent entre le texte révélé (…) et le raisonnement logique, il faut corriger la logique à la lumière de la Révélation. (…) il ne s’agit pas d’une interdiction de raisonner ; au contraire, ibn Taymiyya comme avant lui ibn Hazm, ne cesse de raisonner. (…) Mais il considère que le fondement de la pensée ne peut être rationnel.

Cette tradition là est donc littéraliste, ou plus exactement (…) textualiste : le fondement de la réalité ne peut être que le Texte révélé. (…) nous ne sommes pas face à une simple étroitesse d’esprit, mais à un raisonnement construit, passablement dépaysant pour un esprit occidental. (…) sans doute faut-il encore accepter d’être davantage dépaysé, en renonçant à un point généralement tenu pour acquis : que le refus, au moins partiel, de la rationalité conduit à la violence. (…). Pour avoir moins de violence, nous aurions besoin de davantage de raison. C’est une conviction que je partage, mais cela ne m’empêche pas de voir qu’elle est culturellement informée. (…) notre histoire, intellectuelle et spirituelle, nous amène à associer (…) raison et tolérance d’un côté, refus de la raison et fanatisme de l’autre. Or, la culture islamique a vécu une histoire différente, qu’il serait peut-être temps de prendre en compte avant de nous précipiter avec des injonctions bienveillantes faites à l’islam de prendre un tournant rationaliste. »

Adrien Candiard, « Comprendre l’islam, ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien », Champs actuel, Flammarion, 2016

Renaud K.

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