Nation of Islam

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Fondée en 1349 H (1930) et rendue célèbre un temps par Muhammad Ali et Malcolm X, la Nation of Islam s’était présentée jadis comme un fer de lance de l’émancipation des Afro-américains. Sorte de syncrétisme entre suprématisme racial et islam, le mouvement, largement rejeté par l’orthodoxie musulmane, a encore aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de membres.

C’est à Détroit que l’on entend la première fois parler de l’organisation. Créée par Wallace Fard Muhammad, elle réunie très tôt nombre de fidèles autour d’une vision de l’islam des plus particulières. Wallace s’annonce même comme le Mahdi des Musulmans tant attendu, prétendant encore qu’Allah se serait incarné en lui. Très tôt inquiété par la police suite à une sombre histoire de sacrifice humain qu’aurait commis un membre de la NOI, il disparaît soudainement des radars en 1353 H (1934). C’est un proche, Elijah Muhammad, qui reprend alors l’affaire, alors que le groupuscule s’interroge toujours sur la disparition de leur gourou.

Se faisant aussi nommé Muhammad Rassoul, Elijah fédère très vite d’autres fidèles et multiplie la construction, non pas de mosquées, mais de temples un peu partout. Après Détroit, c’est à Chicago puis à New York que l’organisation trouve pied. S’interdisant le porc, l’alcool et la fornication, la Nation of Islam encourage aussi les femmes à se couvrir convenablement et aux hommes à reprendre en main la cellule familiale. Reprenant bien des éléments propres à la tradition islamique, l’idéologie théorisée par la Nation est cependant à des lumières de l’islam originel. Reprenant l’idée de la réincarnation d’Allah dans le corps de Wallace Fard Muhammad, il insiste aussi sur un point qui fera mouche : si Allah était au début, Il n’existe dorénavant plus… Sa dernière manifestation ayant été d’avoir intégré le corps du gourou disparu. Niant encore la Résurrection physique des corps le Jour du Jugement, Elijah Muhammad multiplie ainsi les attestations hétérodoxes, toutes plus tard confinées en des ouvrages qui encore aujourd’hui forment le corpus idéologique du groupe : Message to the Blackman in America et The Muslim Program.

Produit de la grande migration afro-américaine ayant quitté le sud pour un nord plus tolérant, Elijah Muhammad, née Elijah Poole, va cependant profiter de la tribune qui est maintenant sienne pour diffuser une vision afrocentriste des plus virulentes. Reprenant les thèses du prétendu Mahdi, il défend l’idée d’un islam par nature exclusif. Les mariages entre Noirs et Blancs sont alors interdits et il est répété que l’islam ne peut qu’être la religion des Noirs.

Les Blancs, considérés comme des êtres inférieurs et ennemis en sont unilatéralement exclus. La Nation of Islam échafaude même toute une théorie à leur propos : les Blancs auraient été créés en laboratoire il y a 6000 ans de cela par Yakub, un scientifique noir. La créature échappant au « créateur », l’idée serait de permettre à l’Homme noir de regagner son statut originel, à savoir celui de divinité terrestre en s’élevant au-dessus de ceux qu’il nomme désormais les « white devils ». Ses théories racistes, aussi largement inspirées d’autres mouvements afro-centristes tels que The Church of God, un groupe d’hébreux noirs créé plus tôt, rencontre, en pleine ségrégation, un franc succès.

Mouvement religieux, la Nation of Islam a aussi un pendant social très prégnant. Souhaitant originellement un Etat indépendant au sein des Etats-Unis, Elijah Muhammad insistera surtout à pousser le commun des Noirs à l’émancipation la plus totale. Il fallait construire une identité noire et créer les institutions, corporations et entreprises qui allaient avec, afin de définitivement pouvoir se passer de l’homme blanc. L’organisation a ainsi dès les années 30 créé ses propres entreprises incitant ses membres à en faire de même. Il fallait aussi que la réussite et le sérieux se répercute sur la tenue vestimentaire de chacun(e). C’est ainsi que les membres masculins de la Nation of Islam adoptent rapidement le costume trois-pièces assorti de son noeud papillon ou sa cravate, quand les femmes portent dès lors le tailleur et un léger voile. Axant ses sermons aussi sur l’éducation, Elijah réclama la mise en place d’écoles non-mixtes et séparées des Blancs, en lesquelles les Noirs pouvaient encore avoir leurs propres professeurs.

Jusqu’en 1385 H (1965), le mouvement ne va cesser de croître dans le nord est du pays. Le sud, très chrétien, et constitué souvent de petites communautés fédérées autour d’un pasteur y est lui peu réceptif. Depuis le début, ils ont aussi un journal, The Final Call to Islam, qui contribuera aussi largement à faire leur renommée. S’étant opposé à l’effort de guerre lors de la Seconde Guerre Mondiale, affirmant même sa sympathie pour le Japon ennemi, Elijah fera aussi entre 1361 H et 1365 H (1942 et 1946) de la prison pour sédition. C’est peu après qu’un tournant majeur s’opère pour la Nation of Islam, quand en 1371 H (1952) elle fait la rencontre d’un dénommé Malcolm Little. Adoptant le X en nom de famille pour mieux désavouer le nom qui fut donné à ses ancêtres par des esclavagistes, c’est par son truchement que la Nation of Islam voit ses partisans passer de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers en moins de dix ans. Bientôt nommé porte parole du groupe, Malcolm X devient rapidement, grâce à un charisme et un verbe remarqué l’homme le plus en vue de toute la Nation. Il est alors invité sur les plateaux télé, rencontre Fidel Castro et multiplie les phrases chocs dans les entrevues. En parallèle, la Nation of Islam se dote d’une milice personnelle, la Fruit of Islam. Constituée surtout d’anciens détenus, la Nation commence dès lors à inquiéter de plus en plus de monde. Surveillée par le FBI et chassée par les journalistes interloqués par ce mouvement prônant un séparatisme radical en pleine lutte des Noirs pour leurs droits civiques, la Nation of Islam attire aussi d’autres personnalités. On retrouve dès lors dans les prêches tenus par Elijah ou Malcolm le boxeur Muhammad Ali comme le musicien et chanteur Louis Eugene Walcott. Ce dernier, rebaptisé Louis Farrakhan, deviendra une décennie plus tard son nouveau leader. Le 25 juin 1961 (1381 H), un immense meeting organisé par la Nation ayant réuni plusieurs milliers de personnes à Washington avait encore compter en son sein … les pontes du parti nazi américain, dont le leader, Rockwell, qui n’hésitera à faire un don en liquide à la Nation.


Se dotant d’un organe de presse indépendant au début des années 60, la Nation of Islam commence cependant à ce moment à vaciller. Malcolm, devenu trop gros et surtout de plus en plus distant depuis son pèlerinage à la Mecque réalisé, gêne et divise au sein du groupe. Menacé de mort après avoir officiellement rompu avec la Nation et embrassé l’islam sunnite, il est finalement tué par balle un 21 février 1965 (1384 H) en pleine représentation. Si Elijah maintiendra d’une main de fer son influence sur l’islam noir américain encore après, sa mort dix ans plus tard et la venue de son fils à la tête du groupe permet la scission. Warith Deen Muhammad, qui se dira influencé par Malcolm, transforme officiellement la Nation of Islam en mouvement sunnite, rompant drastiquement avec l’idéologie de son père et réformant tout le mouvement. Mais une partie des fidèles ne suit pas. Fédérés derrière Louis Farrakhan, ceux-ci se réapproprient en 1388 H (1978) le nom de Nation of Islam et décident de refaire de l’idéologie d’Elijah Muhammad le centre névralgique de leur identité religieuse. On note cependant une certaine évolution des pratiques et vues de l’organisation. Les temples sont rebaptisés mosquées, le respect des cinq piliers de l’islam comme du Coran est davantage mis en avant quand le racisme anti-blanc est fortement dilué. Le sentiment anti-américain est lui aussi peu à peu mis de côté : Louis Farrakhan invite même en cinq ans plus tard ses fidèles à voter lors des élections présidentielles afin de permettre à Jesse Jackson de l’emporter. Ils mèneront même en 1415 H (1995) une manifestation pacifique restée dans les annales de l’histoire : la Million Man March. Interdite aux femmes comme aux Blancs, elle avait, outre de vives polémiques, fait lever près d’un million de personnes dans les rues de la capitale américaine.  

Louis Farrakhan deviendra dès lors un personnage majeur de la communauté noir américaine. Capable de rassembler des foules entières, il en enflamme d’autres lors de prêches où Juifs, Blancs et grands de ce monde en prennent tous pour leur grade. Tentant d’implanter son organisation au Canada, mais aussi en Grande Bretagne et en France, il multipliera aussi les voyages et rencontres diverses. En bon terme avec le Général Kadhafi, il le rejoint en Libye à l’époque des sanctions en 1416 H (1996). L’année suivante, il rencontre encore Muhammad Sayed Tantawi, responsable de l’université islamique d’Al Azhar. En 1422 H (2002), il participe même à la cérémonie inaugurale de l’Union africaine avant de retrouver Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies.

Si les particularismes de l’islam pensé par Elijah Muhammad et son prédécesseur ont bien été atténués, ils n’ont cependant pas disparus. L’idée selon laquelle Allah ne serait plus et n’aurait été dernièrement que pour S’incarner en Wallace D. Fard n’est certes plus mise en avant, mais n’a encore jamais été officiellement rejetée. L’exclusivisme racial se sent encore dans bien des représentations de l’orateur Louis et les ouvrages d’Elijah contenant les points centraux de sa doctrine sont encore ceux de la Nation. Aussi, toujours aucune affiliation claire et explicite à l’islam universel et mondial n’a non plus depuis été faite. 

Renaud K.

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