La colonisation française de l’Algerie entamée en 1245 de l’hégire (1830) est souvent présentée comme une aventure soudaine, résultat de l’altercation entre le dey d’Alger et le consul français Deval. L’idée était pourtant déjà dans les cartons et savamment préparée.

Quelques années plus tôt, Napoléon Bonaparte entamant sa campagne d’Egypte nourrissait alors un grand projet, à savoir celui de construire un empire musulman français. Ayant au final du quitter plus vite que prévu l’Égypte, c’est vers une terre bien plus proche de la métropole qu’il jeta aussi tout son intérêt : l’Algérie (alors régence d’Alger). Concrétiser son rêve de voir l’islam soumis à sa France, mais aussi mettre en déroute la politique commerciale de l’Angleterre, qui alors avait investi la mer Méditerranée, l’intérêt était double.

Décidé à faire de la mer Méditerranée un « lac français », le ministre de la marine d’alors, l’amiral Decrès, fait mander le colonel Boutin afin qu’il parte recueillir sur place les informations nécessaires. Le 9 mai 1808, l’homme part de Toulon pour Alger après avoir du se sortir d’une rixe navale avec un vaisseau anglais. Deux semaines plus tard, il est accueilli par le consul Dubois Thainville au port d’Alger et effectue ainsi jusqu’au 17 juillet ses observations. Faisant fi de l’interdiction faite aux étrangers de librement circuler sur le territoire, il fait doucement ses repérages, aidé des travaux déjà effectués en ce sens par le Dr Shaw, malgré les menaces du dey s’inquiétant de ses flâneries. Selon ses observations, c’est alors Sidi Ferruch qui présente la topographie la plus appropriée pour un futur débarquement français.

Après 52 jours passés sur la côte algeroise, Boutin rembarque en mer, mais là encore, les anglais l’attaque. Contraint de jeter toutes ses notes à la mer, il est fait prisonnier et envoyé à Malte. Réussissant à s’évader, se déguisant en matelot, il s’engage en mer pour Constantinople avant de regagner Paris. Entièrement de tête, il parvient à reposer par écrit le dossier rédigé en Algérie avant de le remettre aux autorités le 18 novembre 1808. 1er exposé méthodique des données nécessaires à une expédition militaire en cette région du Maghreb, ses travaux sont vivement salués. Le rapport précise ainsi comment au mieux attaquer les positions de défense, des conseils sont donnés quant à l’attitude à avoir avec les indigènes, les forces du Dey y sont aussi évaluées. Complété par un atlas de 15 cartes et plans, Napoléon s’en déclarera plus que satisfait, mais ses affaires n’allant pas au mieux, il renonce à son projet et le rapport de Boutin est classé.

En 1225H (1810), Boutin est néanmoins renvoyé en Dar al Islam, en un même sens, mais cette fois en Égypte puis en Syrie. On parle alors d’une « mission orientale ». Rencontrant là-bas une femme, une anglaise du nom de Lady Stanhope, il disparaît peu après et mystérieusement dans les montagnes syriennes. Aurait-il été assassiné par la fameuse secte des Hashashins (les assassins) occupant les lieux depuis le Moyen âge ? La théorie remporte un franc succès, mais aucune réponse ne sera trouvée. Napoleon venait alors de perdre son Laurence d’Arabie.

Quoiqu’il en soit, quelques années plus tard, après l’incident diplomatique éclatant entre le dey d’Alger et le consul Deval justifiant l’invasion de l’Algérie, le rapport est tout simplement repris en sa totalité. Étudié par l’armée, c’est donc à Sidi Ferruch que se fera comme pensé plus tôt par Boutin le débarquement en 1245H (1830). C’est ainsi en suivant point par point les travaux de l’espion français que va alors démarrer et réussir l’une des colonisations les plus violentes de l’histoire moderne.

Renaud K.

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