Maupassant en Algerie

Journaliste littéraire français majeur du 19ème siècle chrétien, Guy de Maupassant aura usé de ses talents d’écriture au cours d’une seule décennie. Il va en effet rapidement tomber dans la folie et mourir à l’âge de 43 ans. Il fera avant cela plusieurs voyages vers l’Algérie. Il y écrira de nombreuses lignes, observant et décrivant l’entreprise coloniale française comme les us et coutumes des musulmans observés.

Extrait :

 » (…) dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la sensation du progrès mal appliqué à ce pays (…). C’est nous qui avons l’air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des coutumes dont nous semblons n’avoir pas encore compris le sens. (…) nous sommes restés des conquérants brutaux, maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos moeurs imposées, nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que nous faisons semble un contresens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants premiers qu’à la terre elle-même.

(…)

Le ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l’heure matinale où le soleil apparaît jusqu’à l’heure où l’oeil ne distingue plus  un fil blanc d’un fil rouge. (…) Les hommes, les femmes, les garçons à partir de quinze ans, les filles dès qu’elles sont nubiles, cest-à-dire entre onze et treize ans environ, demeurent le jour entier sans manger ni boire. (…) Dans ce carême, il n’est point de dispense. Personne, d’ailleurs, n’oserait en demander; et les filles publiques elles-mêmes (…) qui fourmillent dans tous les centres arabes et dans les grandes oasis, jeûnent comme les marabouts, peut-être plus que les marabouts. Et ceux-là des Arabes qu’on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés à accepter nos moeurs, à partager nos idées, à seconder notre action, redeviennent tout à coup, dès que le ramadan commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents.

Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse. Tout le jour, ces malheureux méditent, l’estomac tiraillé, regardant passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant eux. Et ils se répètent que, s’ils tuent un de ces roumis pendant le ramadan, ils vont droit au ciel, que l’époque de notre domination touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu’ils vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque.

(…)

J’ai pu assister, dans la grande mosquée d’Alger, à la cérémonie religieuse qui ouvre le ramadan. (…) Les Arabes entrent vivement, nu-pieds, avec leurs chaussures à la main. Ils vont se placer par grandes files régulières, largement éloignées l’une de l’autre et plus droites que des rangs de soldats à l’exercice. Ils posent leurs souliers devant eux, par terre, avec les menus objets qu’ils pouvaient avoir aux mains; et ils restent immobiles comme des statues, le visage tourné vers une petite chapelle qui indique la direction de La Mecque. Dans cette chapelle, le mufti officie. Sa voix vieille, douce, bêlante et très monotone, vagit une espèce de chant triste qu’on n’oublie jamais quand une fois seulement on a pu l’entendre. L’intonation souvent change, et alors tous les assistants, d’un seul mouvement rythmique, silencieux et précipité, tombent le front par terre, restent prosternés quelques secondes et se relèvent sans qu’aucun bruit soit entendu, sans que rien ait voilé une seconde le petit chant tremblotant du mufti.

Et sans cesse toute l’assistance ainsi s’abat et se redresse avec une promptitude, un silence et une régularité fantastique. On n’entend point là-dedans le fracas des chaises, les toux et les chuchotements des églises catholiques. On sent qu’une foi sauvage plane, emplit ces gens, les courbe et les relève comme des pantins; c’est une foi muette et tyrannique envahissant les corps, immobilisant les faces, tordant les coeurs. Un indéfinissable sentiment de respect, mêlé de pitié, vous prend devant ces fanatiques maigres, qui n’ont point de ventre pour gêner leurs souples prosternations, et qui font de la religion avec le mécanisme et la rectitude des soldats prussiens faisant la manoeuvre. »

Extraits de « Au soleil », de Guy de Maupassant, chapitres « Alger » et « La province d’Alger », 1884, éditions Pocket, 1998

 

 

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