Les Kadizadelis ou le salafisme ottoman

 

 

Alors qu’au 10ème siècle de l’hégire (17ème siècle chrétien), l’Europe renaissante tendait à s’éloigner de la religion qui fut la sienne, le contraire s’opérait à ses frontières dans l’empire ottoman. Du fief du Califat, des prêcheurs vont en effet durant plusieurs décennies rappeler les foules turques à l’islam le plus puritain et épuré qu’il soit.

Le mouvement démarre à Istanbul dans les années 1030H (1620). À l’époque, le lieu est traversé de confréries chiites et soufis parmi les plus hétérodoxes ; nombreuses, elles exercent un vrai contre-pouvoir depuis presque toujours. Un homme parmi d’autres va alors chercher à prendre le problème à bras-le-corps, il s’appelle Kadizade Mehmed Efendi. Imam à la Mosquée Soulayman de la capitale, ancien membre de la confrérie soufi Khalwati, il s’inspire alors dans ses vues des réformistes du siècle le précédant, que furent les célèbres imams et hérésiologues Birgivi et Ebu’s Su‘ud Efendi. Aussi, il est un ardent lecteur de l’œuvre d’ibn Taymiyya, devenant un véritable récepteur de sa pensée politique comme religieuse. Kadizade est aussi à ce moment déjà l’auteur de nombreuses épîtres, s’évertuant à rappeler au dogme des pieux anciens (as salaf as salihin). Sous la garde du sultan Murad IV, qui lui commande même quelques travaux, la réputation de Kadizade s’envole. Jusqu’à sa mort en 1060H (1650), il va ainsi à ses côtés s’employer à faire respecter diverses réformes califales, telles que celles visant à prohiber l’alcool, le tabac ou le café ; ou encore à lutter contre les Alévis, secte mystico-chiite très influente dans les rangs des soldats janissaires que le sultan essaie de mettre au pas. Au gré des années, l’imam gagne en fidèles et exposition ; son influence est telle que les uns y verront un véritable mouvement à part : les Kadizadelis.

À la mort de l’imam, Muhammad ibn Ahmad al Ustuwani en devient le nouveau leader. Né à Damas, formé aussi bien à l’école hanbalite que chaféite et hanafite, son érudition l’amène rapidement la encore à fréquenter la cour du nouveau sultan Mehmet IV. Là-bas, il devient le professeur de la garde d’élite ; on l’appelle le « Padişah Şeyhi » (Shaykh du Sultan). Avec lui, les Kadızadelis entrent dans leur phase la plus militante ; les fidèles, invités à appeler au bien et interdire le blâmable, sont même enjoint à user de la force le cas échéant. Condamnant sévèrement la visite des tombes, l’intercession auprès des morts et autres pratiques du genre, al Ustuwani passe à l’époque pour un homme d’une radicalité sans pareils. Usant de ses relations, il fait même éradiquer la confrérie Khalwati, et tente d’en faire autant avec d’autres avant d’être freiné. Décidés à faire appliquer sciemment la Loi, les Kadizadelis commencent même à s’armer afin de faire rendre gorge aux innovateurs. Mais ce fut la goûte de trop pour bien des personnalités de l’Empire. Le nouveau Grand Vizir Köprülü Mehmet fait ainsi pour calmer les tensions exiler al Ustuwani et d’autres des leaders sur l’île de Chypre.

Libre très vite, al Ustuwani rentre finalement à Damas. Le droit de donner cours à la Grande Mosquée des Omeyyades lui est accordé, ceci lui permettant de disséminer ses positions sans contraintes, son fils Mustafa al Ustuwani reprenant après sa mort le flambeau. À Istanbul, un certain Sayyid Vani Mehmed Efendi reprend lui les rennes du mouvement dès les années 1070H (1660). Se liant d’amitié avec le fils du Grand Vizir Köprülü Mehmet, Fazil Ahmed, il va faire revivre au mouvement ses heures de gloire. Devenant le professeur personnel du Sultan Mehmed IV et de son fils, il est même nommé prêcheur impérial. Usant de sa proximité avec le sultan, il va chercher à entamer plusieurs réformes dont une visant à éradiquer du sol ottoman les confréries de derviches tourneurs. En parallèle, le Grand Vizir se rapproche de Muhammad ibn Soulayman al-Maghribi, savant du Hadith marocain – soufi à l’orthodoxie affirmée – qu’il nomme gardien du waqf des lieux saints de Médine et de La Mecque. Officieusement, l’homme est aussi missionné dans l’idée de mettre un terme à l’influence de certaines formes de soufisme et faire dûment appliquer la Shari’a. En quelques années, l’influence du mouvement Kadizadeli s’était ainsi étendue dans les plus grandes cités du Moyen-Orient.
Vani Mehmed est de don côté enjoint à prêcher le Jihad et veiller à enseigner le respect des préceptes islamiques dans les rangs de l’armée ottomane. C’est l’époque où l’Empire pousse le plus loin ses frontières. Ce, jusqu’à ce que survienne la tragique Campagne de Vienne de 1094H (1683), menée par le nouveau Grand Vizir Kara Mustafa Paşa. Les Ottomans subissent là un large revers, entamant tout autant la machine Kadizadeli qui voit son leader exilé, et son soutien, le Grand Vizir, exécuté. Un coup d’Etat dépossède également Mehmet IV de ses fonctions quand le Marocain Muhammad ibn Soulayman al-Maghrib est lui aussi démis de ses fonctions. C’est après ça toute l’influence politique des Kadizadelis qui s’effondre.

Hostiles aux débats théologico-spéculatifs, invétérés ennemis des confréries soufis innovatrices et à nombre de pratiques populaires et cultuelles jugées déviantes ; les Kadizadelis auront politiquement et religieusement marqué l’ensemble d’un siècle l’Empire ottoman. Disparaissant des radars, on peut cependant s’interroger quant à l’impact qu’aura eu ce mouvement de pensée dans le temps et le Moyen-Orient de l’époque. En effet, bien qu’aucun lien direct puisse être établi, on peut aisément remarquer que l’essence et le gros de leurs idées et positons se retrouveront seulement 60 ans plus tard dans le prêche d’un homme qui allait bien plus encore marquer l’histoire : Muhammad ibn Abdel Wahhab, l’imam et réformateur hanbalite du Nejd.

Renaud K.

Pour en savoir plus :

https://academic.oup.com/jis/article/26/3/265/709610

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Kadizadeli

 

 

 

 

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