Le Jihad aimé

 

Au mois de décembre de l’année chrétienne 1979, les communistes soviétiques rentraient en Afghanistan. Pendant des années, les Afghans vont leur livrer une résistance acharnée. Au nom d’Allah, le Jihad de ces barbus avait tout de ce qui aujourd’hui cause l’effroi d’un monde entier. Pourtant, journalistes et intellectuels (comme expliqué dans un récent article de Le Monde diplomatique) vont pendant longtemps en dresser un portrait tout différent.

On y voyait un BHL déjà bien engagé. « Je crois (que) les Afghans n’ont de chances de triompher que si nous acceptons de nous ingérer dans les affaires intérieures afghanes. » (1) disait-il aux côtés de Marek Halter au milieu des monts afghans. Notons qu’il y plaidera avec la même ferveur pour une intervention américaine après le 9/11. Des Français partaient déjà rejoindre les « jihadistes » d’alors. Nulle frayeur à ce que ces derniers reviennent sur le sol national en de potentiels terroristes. « C’est cela, l’amitié franco-afghane : un ami qui aide son ami. (…) Dès le 1er voyage, c’est l’attirance définitive. (…) Un Afghan ne vous regarde pas, ne vous importune pas. (…) Par moments, on oublie que c’est la guerre tellement c’est beau. » contait Danielle Tramard (2). Claude Corse consacrera un reportage à leur sujet : « Barbes, turbans, et même l’œil farouche : ces Afghans typiques sont des Français. Parmi eux, un marin breton (…) qui s’est fait agronome montagnard par goût pour un peuple qui vit vent debout !« . Il y parle alors de « l’espérance d’un peuple d’irrédentistes uni contre l’envahisseur communiste, comme les bergers corses de la Castagniccia le furent jadis contre les armées d’occupation » (4).

Les mujahiddins aimés ! Patrick Poivre d’Arvor livrera son impression en plein JT du soir : « Un regard d’une fierté inouïe qu’on aurait du mal à rencontrer ailleurs (…) et qui donne une exacte mesure de la farouche volonté des Afghans de se débarrasser de l’occupant soviétique ». (3) « Impressionnants avec leur barbe noire (…) ce sont des guerriers-nés, indifférents à l’effort, au froid, à la fatigue (…) des êtres à part, insensibles à la solitude, à la faim, à la mort. (…) L’histoire a démontré qu’aucune armée venue d’ailleurs, ni même de l’intérieur, n’a pu les mater. » affirmera Jérôme Marchand dans Le Point (5). Tel l’homme primitif de Rousseau, on voit en l’Afghan en arme un peu ce que l’homme moderne n’est plus. « Habitués à vivre durement, les Afghans ont la ténacité qu’engendrent les paysages austères, le froid sidéral, les vents de sable brûlants. (…) les moudjahidins ne se quittent pas d’une semelle, et pourtant, il n’y a presque jamais de frictions entre eux. (…) Celui qui a le cafard est vite ressaisi par la bonne humeur, l’humour et la chaleur du groupe. » raconte cette fois Catherine Chattard à Le Monde (6).

À ceux qui seraient tentés d’y voir de sombres intégristes – au lendemain de la révolution islamique d’Iran – d’autres sont là pour le rappeler : les Afghans sont nos amis. « Ne mélangeons pas les genres. (…) (ici) il ne s’agit que de tradition, et rien que de tradition (…) La ferveur est de toujours (…) Les montagnards et maquisards de Dieu ont la foi. » écrira Pierre Blanchet dans Le Nouvel Observateur (7). « Les Afghans ont la pudeur et le fatalisme qu’implique une confiance absolue en la volonté d’Allah. On dirait qu’il n’existe pas de mode de vie plus attrayant ni d’occupation plus élevée que celle de combattant de la guerre sainte. Elle rapproche chacun de la vie du Prophète. » dit encore Catherine Chattard (8). L’extrême dévotion de ces guerriers est constamment et positivement soulignée. « Avant toute attaque, la prière (…). Les résistants passent (…) sous un drapeau tendu dans lequel est déposé un petit Coran. (…) C’est (…) dans l’islam que ce peuple afghan maintient sa cohésion et puise la force morale qui lui permet de résister. Le djihad et le caractère islamique de cette résistance peuvent effrayer, mais, à de rares exceptions près, on ne leur connaît pas de forme fanatique. » précise Stan Boiffin-Vivier dans Le Figaro Magazine (9).

Le regard sur la femme afghane cachée sous sa burqa n’effraie pas plus. « Un européocentrisme total n’aide nullement à comprendre le fonctionnement de cette société, dans la mesure même où l’“oppression” pèse souvent autant sur les hommes que sur les femmes (…) » dira Emmanuel Todd en 1980 (10). En voyage sur place, Pierre Blanchet raconte ceci : « Une Française (…) est parmi nous. (…) elle a été acceptée, sans problème, sans aucun voile (…) Comme si, ici, l’islam n’était pas le moyen exacerbé d’une politique, comme en Iran, mais quelque chose de plus fondamental et de plus simple. (…) Au nom de quel progressisme empêcherait-on les Afghans de vivre comme ils l’entendent ? » (11). On excuse aussi la polygamie. Pour Chantal Lobato, elle est même « un moyen pour l’homme de gérer ses conquêtes et de répondre (…) à des nécessités économiques. (…) c’est une protection pour la femme stérile qui peut ainsi exister et être intégrée dans une famille (…) D’autres vous diront que le port du voile n’est pas (…) un comportement rétrograde, mais un moyen pratique d’être respectée (…) une question d’honneur. (…) Là où les Occidentaux voient des signes d’oppression existe (…) une réalité plus complexe. (…) Le rôle des femmes est donc très valorisant et très valorisé. » (12)

Le débat tant sur le Jihad, les « jihadistes » et la femme musulmane, on le voit, était à des années-lumières de ce qui se dit et s’écrit aujourd’hui. Le Jihad des Afghans apparaissait même comme providentiel dans le combat qui opposait le « monde libre » à l’Empire du mal incarné par l’Union soviétique. Décrite telle une épopée interprétée par de pieux chevaliers, cette période a aussi cela d’intéressant qu’on y voit comment selon les objectifs et finalités, l’homme sait se fabriquer les amis et ennemis qui lui faut au moment opportun.

Renaud K.

(1) journal télévisé de la nuit de TF1, 29 décembre 1981
(2) Le Monde du 19 décembre 1984
(3) journal d’Antenne 2, 8 juillet 1980
(4) Figaro Magazine, le 19 décembre 1987
(5) Le point, 21 janvier 1980
(6) Le Monde , 20 mai 1985
(7) Le Nouvel Observateur, 7 janvier 1980
(8) Le Monde, 20 mai 1985
(9) Le Figaro Magazine, 5 décembre 1987
(10) Le Monde, 20 juin 1980
(11) Le Nouvel Observateur , 5 juillet 1980
(12) Autrement, décembre 1987

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