L’Afrique des califes et émirs, 1ère partie

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L’Afrique noire, c’est près de 300 millions de musulmans, répartis du désert du Sahara aux forêts équatoriales du centre en passant par de multiples enclaves ici et là, de Madagascar à l’Afrique du Sud. Ayant connu la religion musulmane dès les premières migrations de certains des plus valeureux compagnons du Prophète de l’islam, ﷺ, en Abyssinie il y a plus de 14 siècles, on ne fait pourtant peu état de la richesse de son patrimoine islamique.

Si l’Afrique connut ses premiers Musulmans, et non des moindres, avant même la fin de la Révélation, il faut attendre l’an 19 H (640) et l’entrée d’Amr ibn al As avec 4000 de ses soldats pour voir son islamisation démarrer. Mais les « conquérants » musulmans ne chercheront pas encore à traverser le désert saharien, préférant tenter d’occuper l’ensemble de l’Afrique (blanche) du Nord et surtout l’Europe, via la Péninsule ibérique. En moins de 70 ans, c’est ainsi l’ensemble de l’Afrique méditerranéenne qui tombe sous domination musulmane, et qu’en quelques générations que la grande majorité des Berbères et une partie des Coptes se convertiront. Au départ souvent farouchement opposés aux Arabes, certaines des tribus rencontrées vont aussi d’abord souvent embrasser la foi des Kharidjites fuyant le Moyen-Orient pour s’installer au Maghreb à la fin du 1er siècle de l’hégire. Des Kharidjites, qui les premiers, rentreront de manière régulière en contact avec les Touaregs et tribus du sud, noires et animistes. Aussi appelés Ibadites, ils seront les premiers à véritablement tenter de convertir à l’islam leurs voisins subsahariens, se tournant surtout vers les princes et chefs lors des échanges commerciaux s’intensifiant entre le Nord et l’ensemble des territoires plus au Sud alors appelé Soudan. Mais le Maghreb devenant bientôt le bastion du sunnisme authentique et de l’école malikite – avant que les Chiites fatimides ne viennent sur le devant de la scène – les sectes et groupes hétérodoxes vont rapidement s’essouffler. 

Une première dynastie, les Dya’ogo peuplant le Takrour (actuel Sénégal) embrasse l’islam sunnite vers 235 H (850). Leur chef, War-Jabi, devient ainsi le premier dirigeant noir africain connu à établir la shari’a en son territoire. Plus tard, à l’entrée du premier millénaire chrétien, l’islam fait une entrée d’autant plus marquant en Afrique noire avec les Almoravides : ils partent à la conquête du premier grand empire noir connu, le Ghana (en place déjà depuis 10 siècles). Sa capitale est déjà un centre commercial fort, et sa population composée de Berbères, Arabes et surtout de Noirs comprend déjà de nombreux musulmans. Cet empire, les Almoravides l’occuperont après 12 années de siège grâce à une armée composée de près de 30 000 hommes. Appuyés par certains États noirs déjà islamisés comme le Tekrour, ils s’étendent aussi rapidement (de l’Espagne au Sénégal, de la Mauritanie à la Lybie) qu’ils commencent à chuter, peu après 480 H (1087), quand leur leader meurt au combat. L’historien et géographe Al Bakri décrit alors Kumbi Saleh, la capitale, dans son célèbre ouvrage Kitab al-Masalik wa al-Mamalik écrit en 460 H (1068) comme une ville séparée en deux. L’une des parties, animiste, construite en terre, côtoie ainsi la seconde, musulmane, construite en pierre à la manière des Nord-africains. Il observe déjà près de 12 mosquées et un nombre conséquent de juristes et savants enseignants à travers le madhab malikite les rudiments de l’islam aux populations. Restant essentiellement des marchands, ces Musulmans réorganiseront complètement le commerce en créant de véritables routes descendant jusqu’au Sénégal et aux forêts centrales plus à l’Est. Un peu partout où ils se fixent, ces marchands créent alors de véritables noyaux islamisés. Après la chute des Almoravides, les souverains successifs islamiseront à leur tour la région et, anecdote intéressante, ne donneront les postes de ministre et de chef du trésor plus qu’à des sujets ayant embrassé la religion des conquérants. Mais le Ghana ne survit pas face à la montée en puissance de ses voisins, eux aussi devenus musulmans. C’est ainsi que sur ses ruines finit par se constituer l’Empire du Mali.

En parallèle, l’Empire du Songhay voit son dirigeant, Za Kassoy, accepter lui aussi l’islam en 399 H (1009). L’islamisation de sa capitale, Gao, s’était déjà faite très tôt grâce à ses contacts avec l’Egypte, la Libye et l’Ifriqiya (Tunisie). Un islam encore propagé par les commerçants, mais aussi par des savants venus du Nord s’installant en ces territoires nouveaux. Peu après, c’est au tour de Umme Jilmi, chef du territoire Kanem-Bornu (actuel Tchad) d’embrasser l’islam à la fin du 11ème siècle chrétien. Le territoire s’islamisera tel qu’il accueillera même des réfugiés omeyyades fuyant les violences abbassides à Bagdad. La majorité des tribus, de la Mauritanie au Darfour, embrassent successivement l’islam, religion des riches commerçants, savants et génies militaires. Gagnant d’abord les cours royales ; les lettrés et fonctionnaires suivent peu à peu. À la structure tribale traditionnelle se superpose alors une structure étatique de plus en plus fédératrice et développée. L’universalisme de l’islam tend alors à rassembler des populations jusque-là divisées par des cultes territorialement ancrés et parfois antagonistes ; les structures administratives se modernisent au gré des islamisations et de l’investiture de lettrés savants aux postes influents.

Mansa Musa (played by John Phillips). (Photo Credit: Cineflix International Media/ Darren Goldstein)

Le Mali, devenant au 13 ème siècle chrétien la place-forte de l’Afrique sub-saharienne, voit ses villes devenir de véritables centres islamiques, où bibliothèques et universités se multiplient comme ailleurs dans le Dar al Islam. Se construisant d’abord sous le règne de Sundiata, en 627 H (1230), dont l’islamité fut en son temps très discutée dans les milieux savants, l’Empire du Mali devient connu même des Européens à partir du règne de Mansa Moussa en 712 H (1312). Son frère Mansa Soulyman reprenant le pouvoir en 753 H (1352) s’en fera le digne continuateur, faisant ainsi de cette époque l’âge d’or du Mali. Les leaders des tribus haoussa et fulani adoptent également l’islam et de leur rang commencent à sortir des savants de renom revenus des universités naissantes de Tombouctou et ses environs. Leur capitale, Kano, dans l’actuel Nigéria, devient elle aussi une place-forte de l’islam subsaharien. Mais attaqué de toutes parts par les Mossi et les Bambara que l’islam n’avait pas atteint, le Mali s’effondre peu à peu laissant la place alors à l’Empire des Songhaï (cité plus haut).Cet Empire atteint son apogée probablement à la venue du roi Askia Mohammed Abu Bakr en 898 H (1493) au lendemain de l’éviction des Musulmans d’Espagne et de l’arrivée de Christophe Colomb aux Caraïbes. Faisant lui aussi venir savants et ouvrages du Maghreb, d’Egypte comme du Hidjaz, l’Empire Songhaï devient le nouveau centre islamique de l’Afrique noire en cette fin de 15ème siècle chrétien. Une victoire pour les Musulmans, qui subirent le despotisme de son prédécesseur Sonni Ali, plus païen que musulman, et régulièrement disputé par les autorités religieuses en place à Tombouctou et autres. Mais si les leaders et personnages influents sont désormais pour la plupart acquis à la cause musulmane, l’islam n’est pas encore au tournant du 9 ème siècle de l’hégire (15ème) la religion de la majorité des populations noires, paysannes et rurales encore très souvent plongées dans le paganisme ou alliant encore foi musulmane et rites païens. Alvise Cadamosto, voyageur portugais qui sillonna la région de l’actuel Sénégal entre 859 H et 861 H (1455 et 1457), faisait effectivement mention de la présence de lettrés arabes dans la cour du roi, enseignant l’islam aux princes et aux membres de la cour tout en se rendant bien compte que l’islam n’avait encore de réceptacle dans les couches les moins favorisées. 

C’est surtout avec le développement des confréries soufis que l’islamisation de l’Ouest africain connaîtra son apogée et va gagner les « gens de la masse ». C’est ainsi à partir du 17ème siècle chrétien que l’islam quitte les centres urbains pour devenir religion partagée par la majorité des habitants de la campagne. Le facteur déterminant à l’œuvre ne sera donc ni les conquêtes militaires musulmane, ni l’œuvre des pouvoirs islamisés en place, mais en fait la traite négrière et la colonisation occidentale allant de pair. Refondant complètement les sociétés africaines d’alors, ces entreprises racistes et invasives vont favoriser par contre coup une forme de résistance qui se va se concrétiser au travers d’une union autour du dogme musulman. Contre assimilationiste, théorisant le combat au nom du divin, renvoyant le christianisme des missionnaires au rang de superstition, de nombreux soulèvements anti-coloniaux vont entrer dans cette démarche. Rappelons par exemple la « guerre des marabouts », lancée en 1084 H (1673) par l’imam mauritanien Nasir ad din contre les collaborateurs locaux jugés impies. Une colonisation qui aurait favorisé l’islamisation des peuples refusant la domination européenne ? Voilà question qui a de quoi susciter débats. Certains sud-africains pourraient y répondre à l’affirmatif. Sans les colons hollandais, ramenant avec eux des esclaves malais musulmans, l’islam n’aurait que très tardivement atteint la région du Cap…

 

Renaud K.

 

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