Ibn taymiyya face au soufisme

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Le soufisme est l’objet de bien de vues et positions contraires. Les uns le vantent, les autres le dénoncent, trouvant dans les propos des grands doctes passés de quoi souvent soutenir ses propres conclusions. L’un parmi eux est même récupéré en chacun des « camps » : le bien nommé Ibn Taymiyya. Penseur et héresiologue majeur de l’islam médiéval, on le pense souvent comme un personnage à l’intransigeance marquée. Pourfendeur des mystiques et saints soufis de son temps, il a pourtant offert en ses épîtres des lignes sur les soufis et le tassawuf des plus nuancées.

Extraits :

« Quant au terme suffiya, il n’était pas répandu dans les trois premières générations de l’islam, mais cela s’est produit par la suite. Il a été rapporté que plus d’un imam et plus d’un maître l’ont employé, tels l’imam Ahmed Ibn Hanbal, Abu Soulayman al Darani et bien d’autres. (…) on a avancé que le terme se rapportait aux « gens du banc » (ahl al sufa). Ceci est erroné, car s’il en avait été ainsi, on aurait dit sufiyy. De même qu’il est erroné d’attribuer l’origine du terme sufi au « rang (saf) avancé qui se tient devant Dieu » ou bien à « l’élite (safwa) de la création de Dieu ». s’il en avait été ainsi, on aurait dit ṣaiyy ou bien safawiyy. (…) on a prétendu que le terme sufi se rapportait à Sufa b. Bisr b. Addi b. Tabiha, une tribu arabe qui dans l’ancien temps habitait dans les environs de La Mecque et à laquelle on rattache des ascètes (nussak). Si d’un point de vue lexical cela semble acceptable, en revanche l’argument est faible, car cette tribu n’était point célèbre et la plupart des ascètes ne la connaissaient pas. (…) De plus, la majorité de ceux qui se disaient soufis ne connaissaient pas cette tribu et n’auraient jamais admis la filiation à une tribu antéislamique, n’existant plus à l’époque dont il est question. Il est dit – et cela est connu – que le terme sufi se rapporte au port d’un habit de laine. En fait, les soufis sont apparus pour la première fois à Bassora et les premiers à avoir bâti un « cloître » soufi (duwayra) furent certains disciples (ashab) de ʿAbd al Wahid b. Zayd ; celui-ci faisait partie des disciples d’al Hasan al-Basri.

Il y avait à Bassora une certaine exagération, dans le renoncement (zuhd), la dévotion (ʿibada), la crainte de Dieu (khawf), ainsi que sur d’autres sujets que l’on ne trouvait pas chez les habitants des autres métropoles. C’est pourquoi il était d’usage de dire : la jurisprudence selon [les gens de] Coufa et la dévotion selon [ceux de] de Bassora. D’après sa chaîne de transmetteurs remontant à Muhammad b. Sirin, Abu l Sayh al-Isbahani a rapporté que ce dernier avait mentionné un groupe ayant préféré des habits de laine, selon les termes suivants : « c’est un groupe qui a opté pour l’habit de laine, prétendant imiter le Christ ils de Marie. Cependant, l’exemple (hady) de notre prophète, qui s’habillait de coton et d’autres sortes de tissus, nous est préférable ».

(…) Il est donc connu que le tassawwuf est originaire de Bassora. Et il y avait dans cette ville ceux qui suivaient la voie de la dévotion (ʿibada) et du renoncement (zuhd), en s’y appliquant à leur manière (ijtihad). Tout comme il y avait à Coufa, ceux qui suivaient la voie de la jurisprudence (fiqh) et de la science religieuse (ʿilm), en s’y appliquant (ijtihad) également à leur manière. Cependant, les premiers ont été identiiés à une apparence vestimentaire : le vêtement de laine. Ainsi, ils furent nommés sufi. Néanmoins, leur voie ne se limite pas au port d’un vêtement de laine, d’autant que celui-ci n’est ni une exigence de leur part, ni une des conditions de leur voie. Cette dénomination leur a été attribuée à cause de leur apparence. Selon les soufis, le tassawwuf renferme des « réalités métaphysiques » (haqa’iq) et des états spirituels (ahwal) bien connus. Les définitions du soufisme, ses mœurs (ahlaq) ainsi que la manière de cheminer sur la voie, ont été abordées par les auteurs soufis. Ainsi, il est dit que le sufi est celui qui est pur de tout ce qui est trouble (kadar), qui est empli de méditation, et pour qui l’or et la pierre se valent. Il est dit par ailleurs que le tassawwuf, c’est la dissimulation des sens spirituels (kitman al-maʿani) et l’abandon des prétentions (tark al-daʿawi). Il existe d’autres déinitions de la sorte.

(…) En vérité, le soufi n’est qu’un véridique parmi d’autres classes (nawʿ) de véridiques ; c’est celui qui s’est distingué par le renoncement et la dévotion, selon une manière qui lui est propre et dans laquelle il s’applique. De ce fait, le véridique fait partie de cette voie soufie. De même qu’il est mentionné des véridiques parmi les oulémas et des véridiques parmi les dirigeants (umara’). Cependant, le soufi est meilleur (akhass) que le véridique absolu (al-siddiq al-mutlaq), sans pour autant dépasser le
degré du véridique parfait (al-siddiq al-kamil) qui fut celui des Compagnons, des Suivants et de leurs successeurs immédiats.

(…) Il y a diférents degrés et types de véridiques, c’est pourquoi il existe pour chacun d’entre eux des états spirituels et des pratiques dévotionnelles spécifiques que le cheminant, tour à tour réalise (haqqaqa), parachève à la perfection (ahkama), puis dépasse. Néanmoins, il peut exister d’autres que celui-ci, issus de catégories diférentes, plus parfaits et plus méritant que lui. À cause de leur application personnelle et des divergences qui en découlèrent, les gens se sont disputés à propos de la voie soufie. Un groupe a condamné les soufis et le soufisme, en affirmant qu’il s’agissait d’innovateurs et qu’ils étaient en dehors de la sunna. (…) Ils ont été suivis dans leur condamnation par
les gens du fiqh et du kalam. Un autre groupe a exagéré à propos des soufis, prétendant qu’ils étaient les plus méritants et les plus parfaits après les prophètes. En réalité, ces deux positions extrêmes sont condamnables. La vérité, c’est que les soufis s’appliquent dans l’obéissance à Dieu, tout comme d’autres s’y sont appliqués. C’est pourquoi il y a parmi les soufis, le rapproché de Dieu (al-sabiq al muqarrab de par son application et le modéré muqtassad qui fait partie des gens de la droite (ahl al-yamin). Dans chacune de ces deux catégories, il y a celui qui, tout en s’appliquant dans sa voie, s’est trompé ; ou bien un autre a péché, puis s’est repenti ou ne l’a pas fait. Parmi ceux qui se réclament des soufis, il y a également l’injuste (zalim li-nafsi-hi) qui est rebelle envers son Seigneur. En effet, des innovateurs et des hérétiques (ahl al-zandaqa) se sont réclamés des soufis. Cependant, les soufis authentiques (al-muhaqqaqin min ahli-l-tassawwuf) ne les considérèrent pas comme des leurs. À l’exemple de Hallajj, que les maîtres du soufisme, tels Junayd le « Prince de l’ordre » et d’autres, ont désavoué et exclu de la
voie (…).

(…) dans l’amour, la haine, l’amitié et l’animosité, les gens émettent des jugements et il arrive que, parfois, ils soient dans le vrai et parfois dans le faux. En efet, beaucoup de gens, s’ils aiment quelque chose chez un homme, alors ils lui portent un amour absolu, au point de s’aveugler sur ses défauts. Ou bien, s’ils détestent quelque chose chez un homme, alors ils lui portent une haine absolue, au point de s’aveugler sur ses qualités. Une doctrine aussi excessive provient des innovateurs, des kharidjites, des mutazilites, et des murdjites. Selon les ahl al-sunna wa al-jama’a, le Coran, la Sunna et le consensus des Oulé m’as indiquent que le croyant mérite (yastahiqqu) la promesse de Dieu et sa grâce : c’est-à-dire la récompense pour ses bonnes actions et le châtiment pour ses mauvaises actions. »

Extraits traduits de al-Sufiyya wa-l-fuqara’, cités dans Le soufisme et les soufis selon Ibn Taymiyya, Qais Assef, P. 104 à 114

Renaud K.

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