Ibn Qutayba, maître de l’adab

Présenté par ses contemporains comme l’un des plus grands auteurs pluridisciplinaires de l’ère abbasside, il est principalement apprécié pour avoir été un talentueux auteur d’adab. 

Ibn Qoutayba est un homme du 3ème siècle de l’hégire. Il est né à Basra en Irak au cours de l’année 213 H (828). Rentrant dans l’âge adulte au moment même où le mu’tazilisme du s’effacer face aux savants du hadith, il a alors l’opportunité d’étudier auprès des plus grands théologiens de son temps. Parmi eux, va d’ailleurs figurer Ishaq ibn Rahawayh al Hanzali, célèbre disciple d’Ahmad ibn Hanbal. Proche des Tahirides régnant sur la Perse, ce dernier va aussi lui permettre d’intégrer la célèbre université de Nishapur. Étudiant le Hadith et le Coran, mais aussi l’histoire, la philologie et la grammaire, il acquiert au gré de ses études de solides connaissances dans différents domaines. 

En parallèle, l’homme entame ce qui sera une fructueuse carrière littéraire. Repéré par le vizir Ubayd Allah ibn Haqan, proche acteur politique du Calife et re vivificateur du sunnisme al Mutawakil, il est ainsi nommé en 236 H (851) qadi de Dinawar. Poste qu’il occupera près de 20 ans. En pleine épuration religieuse, le Calife et ses hommes cherchent à ce moment à placer dans l’administration des hommes de confiance acquis à la prédication de feu Ahmad ibn Hanbal. Ibn Qutayba en sera l’un d’eux. Il écrit par ailleurs deux ouvrages phares de son temps et en lesquels ses positions religieuses sont évoquées : Muhtalif et Gharib al Hadith. Reprenant les thèses de l’imam Ahmad quant à la question des attributs d’Allah ou dénonçant encore le rationalisme des adeptes du kalam, il est élevé en théoricien du nouveau régime et appelé à étayer la politique religieuse du Califat. 

Outre le fait d’avoir abordé le fait religieux, Ibn Qutayba va surtout se faire remarquer en sa qualité de fonctionnaire lettré et savant du adab. L’adab ? Un genre dans la littérature arabe classique fait de prose et destiné à éduquer le lecteur à la bienséance, à l’érudition et aux bonnes mœurs. Conçue pour les fonctionnaires et lettrés, cette littérature, développée par le polygraphe Ibn al Muqaffa trouve son âge d’or au 3ème siècle de l’hégire ; on parle encore de la science du adib, soit du gentilhomme islamique. L’œuvre en ce sens d’Ibn Qutayba la plus connue est son Adab al-Kātib. Rédigée comme un manuel de philologie à destination des secrétaires d’administration, elle sera prise en exemple par l’ensemble des hauts fonctionnaires du Califat. 

Aussi écrira-t-il Uyūn al ahbar, sorte de recueil encyclopédique où l’auteur traite tant de rhétorique, de poésie que de la bonne conduite à adopter en guerre. Amateur des sciences profanes, il annonce en son introduction que l’ouvrage qu’a le lecteur en main à de multiples objectifs : il « incite aux vertus généreuses, il met en garde contre la bassesse, il réprouve ce qui est mauvais, il exhorte à un comportement judicieux, à un jugement sain, à une politique souple et à la mise en valeur du sol. » Après avoir rappelé que « l’ordre religieux va de pair avec l’ordre temporel », que « l’ordre temporel va de pair avec l’ordre politique » l’auteur avance aussi que le Calife se doit indéniablement de se doter d’une « bonne formation et d’une bonne ouverture d’esprit » avant de s’adonner à la Gestion de la Cité. 

Panarabiste avant l’heure, il écrira aussi un Kitāb al- ʿArab (“Livre des Arabes”), dans lequel il oppose son idée de la culture arabe à celle des Perses. Un Kitab al Shi’r wa al shu’ara est écrit encore pour mettre en avant sous forme d’anthologie la poésie arabe. Kitab al ma’arif sera lui son principal titre traitant d’histoire. 

Auteur à l’arabité affirmée et attaché à l’islam des anciens, il saura cependant prendre en compte tout le patrimoine gréco-romain qui à son époque se voit massivement traduit. Le savoir et le Vrai doit pour lui être pris à toutes les sources. « La science est la bête égarée du Croyant » dira-t-il. « D’où qu’elle lui vienne, elle lui est utile. Il n’est en rien préjudiciable à la vérité qu’on l’entende de la bouche d’un polythéiste, ni au bon conseil qu’il émane d’une personne hostile ; les haillons ne déparent pas une belle fille, pas plus que la perle n’est dépréciée par l’écaille, ni l’or par sa gangue de débris. Quiconque néglige de recueillir le bien où il se trouve perd une occasion, et les occasions passent comme les nuages ». En un même élan, il affirmera que « lorsque des propos sont élégants dans leur forme et aimables pour le fond, peu nous chaut qu’ils aient été proférés par des Modernes, pas plus qu’inversement ils ne se trouvent rehaussés par leur ancienneté. En effet, tout ce qui est ancien a été moderne en son temps ; et toute noblesse porte en elle-même son origine » 

Quittant ce monde en 276 H (889), il restera l’un des plus grands prosateurs et savants de son temps. Aussi l’un des premiers à s’engager dans des ouvrages de type encyclopédique, il bénéficiera de tout l’intérêt des orientalistes plus tard, qui dans son œuvre trouveront de quoi mieux connaître et mesurer l’âge d’or intellectuel des Abbassides. 

Renaud K. 

Pour en savoir plus :

Gérard Le compte, Ibn Qutayba, sa vie son œuvre, ses idées, Presses de l’Ifpo, 1965 ( http://books.openedition.org/ifpo/5888?format=toc)

 

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