Ibn Khaldoun, le mimétisme du vaincu

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Ibn Khaldoun est l’un des plus célèbres penseurs de l’Islam médiéval. Né en 732 de l’hégire (1332), il réalisera au cours de sa longue carrière un livre que certains considèrent comme le premier ouvrage de philosophie de l’histoire et de sociologie : al muqaddima. Traitant de presque tous les sujets possibles, passant au crible l’Histoire des Hommes, on y découvre même des lignes préfigurant l’étude de l’économie moderne. Ecrite en 779 H (1377), la muqaddima, ou Les Prolégomènes, n’est pourtant malgré son nombre important de pages qu’une préface d’un autre livre d’histoire : Kitab al Ibar. Etudié encore dans la plupart des grandes universités modernes et publié par un nombre conséquent de maisons d’édition, il était encore l’un des quelques livres plébiscités par l’un des hommes les plus influents de la planète : Mark Zukerberg. L’extrait choisit ici traite d’un principe récurrent dans l’évolution de l’Homme et des sociétés : l’imitation du vainqueur par le vaincu.

 

 

Extrait :

 

« Le peuple vaincu tâche toujours d’imiter le vainqueur par la tenue, la manière de s’habiller, les opinions et les usages.

Les hommes regardent toujours comme un être supérieur celui qui les a subjugués et qui les domine. Inspirés d’une crainte révérencielle envers lui, ils le voient entouré de toutes les perfections, ou bien ils les lui attribuent, pour ne pas admettre que leur asservissement ait été effectué par des moyens ordinaires. Si cette illusion se prolonge, elle devient pour eux une certitude. Alors ils adoptent les usages du maître et tâchent de lui ressembler sous tous les rapports. C’est par esprit d’imitation qu’ils agissent ainsi, ou bien parce qu’ils s’imaginent que le peuple vainqueur doit sa supériorité non pas à sa puissance ni à son esprit de corps, mais aux usages et aux pratiques par lesquels il se distingue.

Cette manière de se dissimuler sa propre infériorité a pour motif le sentiment que nous venons de signaler. Aussi peut on remarquer que partout les peuples vaincus tâchent de ressembler à leurs maîtres par l’habillement, les équipages, les armes et tous les usages de la vie. Voyez comme les enfants se modèlent sur leurs pères, et cela parce qu’ils les regardent comme des êtres sans défaut. Voyez, dans toutes les contrées de la terre, comme les populations se plaisent à porter l’habillement militaire, tant elles apprécient la supériorité des milices et des troupes du sultan. De même tout peuple qui demeure dans le voisinage d’un autre, et qui en a senti la prééminence, acquiert cette habitude d’imitation à un haut degré.

De nos jours cela se voit (chez les musulmans) de l’Andalousie, par suite de leurs rapports avec les Galices (les chrétiens de Léon et de Castille) ; ils leur ressemblent par la manière de s’habiller et de se parer ; ils ont même adopté la plupart de leurs usages, au point d’orner les parois de leurs maisons et de leurs palais avec des tableaux. Dans ces faits le philosophe ne saurait méconnaître un indice de supériorité. Au reste, Allah ordonne ce qui Lui plaît ! Ces phénomènes démontrent la vérité de la maxime populaire, que chaque peuple suit la religion de son roi. En effet, le roi domine sur ses sujets, et ceux ci le prennent pour un modèle tellement parfait   qu’ils s’efforcent à l’imiter en tout. C’est ainsi que les enfants tâchent de ressembler à leurs pères et les écoliers à leurs maîtres. Allah est L’Etre savant et sage ! »

Extrait de : Ibn Khaldoun, al Muqaddima, 1ère partie, p. 312

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