Ibn Hazm, ce psychologue de l’amour

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Ibn Hazm, célèbre savant de l’islam de l’Espagne musulmane ayant vécu autour de l’an mille de l’ère chrétienne aura marqué son temps de par sa ferme adhésion à la lettre du Coran. Auteur de la plus grande encyclopedie de fiqh, Al Muhalla, il se sera aussi laissé aller à la poésie et aux belles lettres. Dans Tawq al-hamāma, ou le Collier de la colombe, l’auteur réalise ainsi une véritable réflexion sur l’amour, traitant tant de ses formes que de son fond, de sa beauté comme de ses vicissitudes, le tout en prose et vers divers.

 

Extrait :

 

« L’amour commence par le badinage et finit par des choses sérieuses. Ses divers aspects sont d’une subtilité telle qu’ils échappent à toute description. On n’en saisit la réalité qu’en les subissant soi-même. L’amour n’est point condamné par la religion, ni prohibé par la Loi, car les coeurs sont dans la Main d’Allah, Puissant et Grand.

Parmi les Califes bien dirigés et les Imams orthodoxes, il en est beaucoup qui ont été amoureux. Dans notre Andalousie, Abd Ar Rahmân Ibn Mu’âwiya 1er [Emir de Cordoue 756-788 JC] le fut de Da’jâ ; Al Hakam Ibn Hishâm 1er [Emir de Cordoue 796-822] et Abd Ar Rahmân Ibn Al Hakam II [Emir de Cordoue 822-852].  La passion de ce dernier pour Tarûb, la mère de son fils Abd Allah, est plus connue que le soleil ; Muhammad Ibn Abd Ar Rahmân 1er [Emir de Cordoue 852-886] dont on connaît les tendres liens qui l’unissaient à Ghizlân, la mère de ses fils, Uthmân Al Qâsim et Al Muttarraf ; enfin, Al Hakam Al Mustansir II [Calife de Cordoue 961-976] qui s’éprit de Subh la mère de Hishâm Al Mu’ayyad Billâih (qu’Allah l’agrée, lui et tous les autres).

Ces cas sont nombreux et si les Musulmans n’étaient pas tenus des plus grands égards envers ces princes, et si nous n’avions le devoir strict de ne relater, en ce qui les concerne que les informations qui montrent leur grand caractère et leur zèle religieux, et si d’autre part, il ne s’agissait pas en l’occurence de faits de leur vie privée et familiale qui se sont passées dans leurs châteaux, je citerais bon nombre d’anecdotes dont ils sont les héros. Quant aux grands personnages de leur cour, aux piliers de leur dynastie, ceux d’entre eux qui ont été amoureux sont trop nombreux pour être comptés. Le cas le plus récent de ce genre, dont j’ai été témoin tout dernièrement, est celui de la passion conçue par Al Muzaffar Abd Al Malik Ibn Abî Amir [Surintendant du royaume 1002-1008 pour le compte du Calife Hishâm II à Cordoue] pour Wâhid, la fille d’un marchand de fromage. Il en fut tellement épris qu’il l’épousa. C’est d’ailleurs cette même personne qui prit pour femme, après la chute des Amirides, le Vizir Abd Allah Ibn Maslama.

Parmi les hommes de haute vertu et les jurisconsultes des siècles passés et des temps anciens, il y eut des gens dont les poèmes d’amour sont si célèbres qu’il est inutile d’en nommer les auteurs. Ce que nous connaissons d’Ubayd Allah Ibn Abd Allah Ibn Utba Ibn Mas’ûd et de ses poésies, est amplement suffisant à cet égard. C’était l’un des sept grands jurisconsultes de Médine.

La tradition nous a conservé d’Ibn Abbâs (qu’Allah l’agrée), illustre Compagnon du Prophète (sallallahu ‘alayhi wa sallam), une décision juridique qui rend toutes les autres superflues, puisqu’il dit :  » Celui-ci a été tué par la passion amoureuse ; dès lors, il n’y a point lieu à compensation pécuniaire ni au talion « .

Certes, les avis sont partagés quant à la nature de l’amour, même après de longues dissertations. Mon opinion est qu’il résulte d’une conjonction des diverses parties des âmes, réparties entre les différentes créatures. Cette conjonction s’opérant dans leur élément originel le plus haut.

C’est n’est donc pas en accord avec ce qu’a rapporté Muhammad Ibn Dâwud [fils de Dâwud] (qu’Allah lui fasse miséricorde), d’après certains philosophes pour lesquels les âmes seraient des sphères segmentées dont la conjonction s’établirait selon les affinités de leur faculté à l’état de repos dans leur séjour supérieur, et selon la plus ou moins grande proximité de ces facultés les unes des autres dans l’ensemble que forme l’âme.

Or, nous savons que l’union et la séparation chez les êtres créés, sont dues, soit à la fusion, soit à la dissociation des dites facultés. Chaque forme aspire constamment à la forme correspondante ; les semblables sont attirés par les semblables. L’affinité a des effets sensibles et exerce une influence évidente. Nous constatons parmi nous que les contraires se repoussent, que les semblables s’harmonisent et que les analogues sont attirés les uns par les autres. Comment n’en serait-il pas ainsi pour l’âme, alors que son monde à elle est le monde pur et éthéré, que son essence monte vers le sublime, harmonieusement, que son principe constitutif la rend accessible à l’accord, aux penchants et aux aspirations aussi bien qu’à l’éloignement, au désir ou à l’antipathie. Tout cela nous le connaissons de façon patente par les divers comportements de l’être humain.

Allah le Très Haut n’a t-il pas dit :

 » C’est Lui Qui vous a créés d’une seule âme dont Il a tiré son épouse, pour qu’il trouve de la tranquillité auprès d’elle « .

(Coran 7:189)

Ainsi, Allah a voulu que la cause du repos que trouverait Adam en son épouse, résidât dans le fait qu’Eve était une partie d’Adam.

Si la cause de l’amour résidait dans la beauté de la forme corporelle, l’on devrait nécessairement rejeter l’être moins beau. Or, nous constatons que beaucoup de gens préfèrent des personnes de moindre beauté, tout en sachant fort bien que d’autres leur sont supérieures sur ce point, sans que leur coeur ne puisse s’en détourner. Si d’autre part, l’amour avait sa cause dans l’harmonie des caractères, nul n’aimerait quelqu’un qui ne cherche pas à lui être agréable et qui n’est pas d’accord avec lui. De là, nous concluons que l’amour est quelque chose qui se trouve dans l’âme elle-même. »

 

Extrait de :

Ibn Hazm, le collier de la colombe.

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