Ibn al Haytham, père des scientifiques

Connu en Occident sous le nom d’Alhazen, Abu ʿAlī al-Ḥasan ibn al-Ḥusayn ibn al-Haytham al-Baṣrī est né à Bassora en Irak en 354H (965). Évoluant à Bagdad, en un califat abbasside devenu un protectorat chiite des Bouyides, il se découvre très vite une passion pour les écrits d’Aristote, Euclide, Archimède ou Ptolémée; soit la crème de la crème de l’érudition grecque. Fils d’un notable, il entre à la cour et exerce en parallèle le métier de ministre de l’ingénierie civile. Son savoir acquis sur les canaux et la gestion des eaux vont aussi amener le calife chiite et fatimide al-Ḥakīm – célèbre pour sa démence, ses persécutions à l’égard des chrétiens et son imamisme radical – à l’appeler à lui. Missionné à résoudre les problèmes liés à la maîtrise des crues du Nil en Égypte, le savant en devenir échoue cependant à sa mission; déchu de son poste, il est assigné à résidence jusqu’en 412H (1021), année de la mort du calife. Après des années de lecture et de voyages (jusqu’en al-Andalus), Ibn al-Haytham se décide enfin à publier son premier ouvrage : le Kitāb al-Manāẓir (Traité sur l’optique). Son livre est une révolution. Il y contient les premières explications et descriptions dans le domaine de la psychologie de la perception visuelle (posant de nouvelles bases en matière de perspectives dans l’art!) et des illusions d’optique ainsi qu’une réfutation de la théorie de l’intromission d’Aristote; pour Ibn al-Haytham, c’est la lumière qui entre dans l’œil, et non le contraire. Il va notamment pour cela utiliser une chambre noire dont on lui doit l’invention et qui plus tard inspirera la création de l’appareil photo. Formulant de nouvelles lois quant à la réflexion de la lumière et de ses rayons, Ibn al Haytham émet de nouvelles idées sur les aspects électromagnétiques de la lumière, sa vitesse et sa propagation. On lui doit même la première définition concrète du crépuscule. Il est encore le premier à réaliser une description anatomique et détaillée de l’œil, faisant observer que le cristallin est la partie de l’œil où se réalise le processus de la vision, montrant comment l’image est transmise par le nerf optique au cerveau. Traduite le siècle suivant en latin, son oeuvre a alors un impact considérable; c’est sur la base du Kitāb al-Manāẓir que les lunettes de vue sont inventées ensuite en Italie. Ailleurs, Ibn al-Haytham travaille sur la mécanique du mouvement, affirmant ce que Galilée et Isaac Newton prouveront plus tard : un objet en mouvement continue de bouger aussi longtemps qu’aucune force ne l’arrête. Dans son Shukūk ʿalā Baṭlamyūs, il bat en brèche les idées de Ptolémée dans les domaines de l’astronomie et la cosmologie. Prouvant que la lumière émise par la Lune provient du Soleil, il traite de l’attraction des masses si justement que des contemporains pensent qu’il avait connaissance de l’accélération gravitationnelle. Toutes ses réalisations sont alors dues à une méthode qu’il est le premier à mettre en place. En somme, elle consistait à observer, énoncer sa problématique, formuler son hypothèse, tester celle-ci en usant de l’expérience, interpréter les données de cette dernière et en publier les conclusions. Ibn al-Haytham avait par là tout simplement posé les fondements de la science expérimentale et était devenu le premier véritable – non pas savant, mais – scientifique de l’histoire. Mille ans plus tard, sa méthode est encore usée. Sur les 200 ouvrages lui étant attribués, seule une cinquantaine nous est parvenue. Étudié après le 13e siècle chrétien dans les plus grandes universités médiévales européennes, le nom d’Ibn al-Haytham apparaît régulièrement dans les oeuvres de Roger Bacon ou Johannes Kepler. L’on sait que Descartes avait aussi été grandement influencé par sa méthodologie scientifique; ainsi de De Vinci et Galilée. Ses travaux sur les lentilles grossissantes et les miroirs avaient plus tard posé les fondements nécessaires au développement tant du télescope que du microscope. Mort au Caire en 430H (1039), un cratère lunaire ainsi qu’un astéroïde portent depuis son nom.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Sabra A. I., ed., The Optics of Ibn al-Haytham. 5 volumes,  Kuwait : The National Council for Culture, Arts and Letters,
  • Saliba, George (2007), Islamic Science and the Making of the European Renaissance, MIT Press
  • Graham, Mark. How Islam Created the Modern World. Amana Publications, 2006

 

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