Des Morisques sous l’Inquisition

En 897 de l’hégire (1492), les chrétiens battaient les musulmans à Grenade, mettant fin aux 8 siècles de domination de l’Islam en Espagne. La découverte du « Nouveau Monde » aux Amériques coïncide alors avec la fin d’un autre.

Les musulmans, d’abord en proie à diverses vexations et lois exclusives, sont finalement expulsés après 931H (1525). Mais beaucoup ne purent partir, faute de moyens. Très vite, ils furent alors forcés à se faire chrétiens sous peine de mourir. Baptisés, appelés à se rendre à l’église et à afficher des portraits de Saints en leurs maisons, ils seront des centaines de milliers à ainsi se fondre dans la société. Mais suspectés de continuer à pratiquer en secret l’islam, et souhaitant répondre aux révoltes régulières, les autorités espagnoles vont alors se servir de l’inquisition pour éradiquer définitivement l’islamité de ces morisques. Les histoires et anecdotes à ce sujet sont nombreuses, mais l’une d’elles est toute révélatrice du climat d’insécurité qui devait régner dans les communautés musulmanes d’époque en Espagne.

Nous sommes en 1015H (1606) à la veille de la définitive expulsion des musulmans d’Espagne. À Almagro, un officier du Saint Office y enquête et tombe alors sur une certaine Mari Perez Limpati, jeune femme morisque de 19 ans, qu’il réussit à persuader de venir s’installer chez lui. L’homme l’y interroge et sous pressions, arrive à lui obtenir des aveux. Elle déclenche alors une rafale de dénonciations aboutissant à l’arrestation de 24 personnes.

Parmi elles : deux femmes âgées, l’une de 78 ans, l’autre de plus de 80. La première, Isabel de Canete, alors accusée de pratiquer l’islam en cachette et aussi, de croire aux fées, est tourmentée par ses bourreaux avant d’être jetée en prison jusqu’à sa mort, ses biens confisqués. La seconde, Isabel de Jaen, aurait été entendue moquer le fait de croire en un bout de bois symbolisant le Christ, et vue faire « le jeune des Maures et le rituel de l’eau » (1), soit le ramadan et les ablutions. Elle est alors torturée : « lui ayant donné 5 tours de corde, il semble qu’au dernier elle se soit évanouie, de sorte qu’elle ne répondait pas aux questions, ni se plaignait, ni ne revenait à elle. » (1) Elle sera publiquement brûlée.

La famille de la jeune Mari n’est pas en reste. Accusé par d’autres témoins aussi, elle denonce son père, Diego Perez Limpati. Accusé de jeûner, faire les ablutions et la prière, un témoin assure ainsi qu’il se réunissait encore avec d’autres morisques les mois de Ramadan afin d’y rompre le jeûne et qu’il possédait chez lui des textes en arabe. Ses biens sont confisqués, il est brûlé vif. Son oncle, Miguel Ruiz de Mendoza, subit le même sort. Sa mère est quant à elle emprisonnée à vie quand sa soeur est contrainte d’apostasier face aux juges sa religion.

On accuse ensuite un voisin, cordonnier, d’enseigner la langue arabe et l’islam à ses clients venus restaurer leurs chaussures. Il serait même l’organisateur de prières funéraires. Comme pour les autres, ses biens sont confisqués et offerts à l’Etat, et amené au bûcher, il est lui aussi brûlé vivant. Mais celui qui intéresse le plus l’officier en charge de l’enquête est Juan Martin de Jaen. Âgé de 40 ans, l’homme fait en fait office d’imam de la communauté musulmane de la commune. Connu pour son érudition, on trouve chez lui des livres de sciences islamiques, et surtout, plusieurs exemplaires du Coran. Au contraire des autres, il ne sera pas torturé. Pour cause, il avoue de suite son islamité aux inquisiteurs. Ne dénonçant personne, les autorités décident finalement de lui réserver le même sort que les autres : il est, encore, brûlé vif avec plusieurs autres de ses compagnons.

L’inquisition espagnole va ainsi durer jusqu’en 1834. Le plan d’épuration ethnico-religieux avait fonctionné, il ne restait à cette date plus aucune trace, officielle, de présence musulmane dans toute la péninsule ibérique.

Renaud K.

(1) Procesos en la inquisicion de Toledo, Julio Serra, éditons Trotta, Madrid, 2005.

Pour en savoir plus :

L’évêque Esteve et les morisques. Un projet policier pour la conversion (Espagne, fin XVIe siècle)

http://books.openedition.org/pulm/573?lang=fr

http://journals.openedition.org/cerri/286

2 thoughts on “Des Morisques sous l’Inquisition

  1. Puisque vous renvoyez à mon travail, je me permets de signaler ce qui, comme historienne, me semble à revoir ou à nuancer dans ce billet. Je me réjouis que vos lecteurs puissent être intéressés par des connaissances historiques ; celles-ci doivent être aussi précises que possible. Malheureusement, il n’existe pas beaucoup de livres en français sur les morisques.
    – une anecdote, même tragique, ne peut pas résumer un siècle d’une histoire très complexe. Ainsi, la répression inquisitoriale (dont il ne s’agit pas ici de minimiser la cruauté) n’a pas été continue durant la période ; elle a été paralysée pendant une partie du 16e siècle dans la région de Valence car les seigneurs des morisques, eux, n’avaient pas intérêt aux persécutions. Donc l’histoire que vous rapportez ne reflète pas la situation dans l’ensemble de l’Espagne au long du 16e siècle.
    – On ne peut donc pas écrire « communautés musulmanes d’époque en Espagne ». Les termes « morisque » et « musulman » ne sont pas équivalents, c’est là le coeur du sujet. Les morisques sont des descendants de musulmans, certains restèrent en contact avec un enseignement de l’islam et de l’arabe, d’autres non. La période 1492/1525 (conversions massives des musulmans) et 1609-1614 (expulsion des morisques) concerne 4 ou 5 générations, et il y avait d’importantes différences entre les morisques, en fonction des générations, des régions, des contextes politiques.
    Comme l’ont bien montré Jean-Pierre Dedieu et Bernard Vincent, la pratique de l’islam était loin d’être uniforme parmi les morisques et certains sont devenus des chrétiens convaincus. Les autorités ne voyaient que les échecs de la conversion, mais les historiens repèrent un phénomène d’intégration des morisques à la société dominante, difficile à quantifier. On trouvait même des morisques, hommes et femmes, parmi les religieux et religieuses (et ils ne furent pas concernés par l’expulsion).
    – « la seconde et définitive expulsion des morisques » = quelle est la première expulsion ? Celles de 1501 (Castille) et de 1525 (Catalogne-Aragon-Valence) concernent des musulmans non baptisés. Les musulmans qui acceptent de se faire baptiser restent sur place (autrement dit, le baptême permet d’échapper à l’expulsion) et ensuite on les désigne sous le terme « morisques » (moriscos). Parler de « première » et de « seconde » expulsion, c’est poser l’équivalence entre « morisques » et « musulmans », ce qui est une erreur du point de vue historique.
    – « apostasier face aux juges » : attention aux questions de point de vue, l’expression « apostasier face aux juges » part du point de vue de la femme qui s’est auto-désignée comme musulmane. Pour les juges, cette femme morisques étant baptisée, le fait qu’elle conserve des pratiques musulmanes est une apostasie/hérésie du christianisme ; donc elle abjure son hérésie pour revenir à « sa religion » qui est officiellement le catholicisme. Quant on parle de conversion ou d’apostasie, il faut toujours préciser de quel point de vue on le fait.
    – « Sa religion » : au 16e siècle le mot « religion » renvoie à un ordre religieux (les franciscains, etc.). Les sources de l’époque emploient plutôt le terme « loi » : « loi de Moïse » (pour les juifs), « loi de Mahomet » (musulmans), « loi de Jésus » (chrétiens).
    – « son islamité ». Qu’avoue-t-il exactement ? Qu’il se reconnaît dans une identité de groupe « musulmane » et non « chrétienne » ? Il faut souligner qu’à cette époque en Espagne, l’appartenance religieuse est étroitement liée à la loyauté politique, donc l’apostat est aussi accusé d’être un traître – une différence avec la situation actuelle, où l’affiliation religieuse est détachée de la citoyenneté. Notre notion actuelle de « religion » n’est pas celle du 16e siècle.
    – le terme « ethnico-religieux » ne peut pas être employé sans un minimum de précautions. Au début du 17e siècle, certains conseillers de Philippe III rappellaient que les morisques étaient les descendants des populations chrétiennes qui avaient été converties à l’islam sous la domination musulmane (vers le 10e siècle). Les morisques ne formaient pas une « ethnie différente » du reste de la société. Physiquement, à part leur costume, rien ne distinguait les morisques des autres habitants. En revanche, ils avaient des traits culturels spécifiques (vêtement, parfois mais pas partout usage de la langue arabe, pas de consommation de vin ni de porc) … dans une Espagne qui était elle aussi diverse (Catalans, Galiciens, Andalous.. avec des costumes et des langues différentes). C’est au cours du 16e siècle que certains polémistes commencèrent à prêter aux morisques des caractères « ethniques », par exemple un accent particulier. En ce sens, on peut parler d’une « racialisation » des morisques par certains auteurs « vieux-chrétiens » mais en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’une construction.
    – L’Inquisition était opposée à l’expulsion des morisques. Les inquisiteurs pensaient plutôt qu’il fallait engager des poursuites contre les morisques « hérétiques et apostats », un par un. L’expulsion générale des morisques posait un problème moral et c’est pourquoi elle fut combattue par certains conseillers du roi : cela revenait à envoyer dans des pays musulmans des gens qui étaient baptisés (même si beaucoup étaient considérés comme des « mauvais chrétiens »), et dont certains étaient des « bons chrétiens ».
    – « trace officielle de présence musulmane ». Il resta des musulmans en Espagne après l’expulsion des morisques : les esclaves musulmans ne furent pas concernés par l’expulsion, étant la propriété de leurs maîtres. Des esclaves musulmans furent présents en Espagne jusqu’au 18e siècle (étudiées par B. Vincent).
    – Enfin, les travaux récents ont montré qu’un nombre non négligeable de morisques ont réussi à échapper à l’expulsion, ou sont rentrés en Espagne et se sont fondus dans la population catholique.

  2. Bonjour

    Merci infiniment pour l’ensemble de ces précisions.

    S’agissant d’un article de vulgarisation comme d’autres réalisés ici, nous ne sommes effectivement pas rentrés dans certains détails, certes importants, afin de ne pas rallonger le format communément proposé ici.

    Nous sommes tout à fait d’accord que l’Inquisition chrétienne en Espagne ne fut jamais une et uniforme durant toute son activité, et que bien des régions furent beaucoup moins touchées que d’autres. Aussi, sommes-nous d’accord sur l’islamité à géométrie variable des Morisques et de la relative tolérance dont ils purent jouir à quelques moments et endroits. Le constat doit donc être, vous avez raison, nuancé.

    Pour ce qui est de l’épuration ethnico-religieuse citée dans le texte, nous faisons en fait référence au principe de « pureté de sang » plébiscité par certains à ce moment de l’Histoire et en ce lieu. Quant à l’absence de trace officielle de présence musulmane en Espagne, nous parlons de la période faisant suite à la fin de l’inquisition. Il s’agirait aussi d’insister sur le terme d' »officielle », puisque si des Morisques furent encore présents, ils furent de plus en plus dissous dans la société et ne devaient « officiellement » plus être visibles et vus.

    Nous prenons en tous cas avec la plus haute considération vos apports et corrections. N’hésitez pas à intervenir dans l’avenir dans le cas où nous pourrions manquer à nouveau à plus de justesse historique.

    Bien à vous

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