Le mu’tazilisme fait de plus en plus parler de lui en bien des cercles savants d’Europe. Face à ce qui est considéré comme la montée des obscurantismes, certains y voient alors une échappée éclairante, un islam des lumières, un rationalisme de toute urgence à revivifier. Ce courant doctrinale, d’inspiration hellénistique et hétérodoxe en bien des points, n’a pourtant rien à envier dans les méthodes aux « islamistes » en armes décriés aujourd’hui.

Léger rafraîchissement en perspective :

Se trouvant de plus en plus d’adeptes à l’entrée du 3ème siècle de l’hégire, le mu’tazilisme va rapidement se trouver des émules jusqu’aux plus hauts sommets du pouvoir abbasside de l’époque. Le Calife et mécène al Ma’mun, arrivé au pouvoir en 198 de l’hégire (813), va ainsi être peu à peu gagné aux vues des hommes de sciences du dit courant l’ entourant. Mais problème : la majorité des savants de l’islam comme de la population n’y adhére point. Ainsi, les mu’tazilites vont réussir à convaincre les autorités de prendre les mesures nécessaires. C’est alors une véritable inquisition qui se met en place.

La Mihna, telle sera son nom. Mise en place un an avant qu’al Ma’mun ne meurt en 218H (833), l’inquisition mu’tazilite va alors se donner comme mission de traquer les récalcitrants jusqu’au dernier. Les juges et imams sont contrôlés et sommés sous peine de réprimandes, de déclarer ainsi et entre autre le Coran comme étant la parole crée d’Allah. Un parmi eux très tôt refusa, le très célèbre et illustre Ahmed ibn Hanbal. Emprisonné et soumis à la torture deux années durant, les autorités seront néanmoins contraintes de le libérer par peur du soulèvement des foules. Au travers d’une lutte acharnée contre tous ceux qu’ils accusaient d’être des anthropomorphistes, ils n’auront de cesse durant les quelques années où ils bénéficierent du soutien étatique de s’en prendre aux savants de la Sunna. Ahmed ibn abu Duad, juge mu’tazilite le plus fameux, se montrera ainsi impitoyable en cette inquisition sous le règne d’al Mutasim, successeur d’al Ma’mun.

Mais c’est surtout sous le califat d’al Wathiq que la traque se fera la plus violente. En poste de 227H à 232H (842-847), al Wathiq ira jusqu à interrogé des musulmans faits prisonniers par les byzantins afin de connaître leurs vues sur la création ou l’incréation du Coran. Ceci afin de décider ou non du versement de la rançon sensée les libérer… Interrogeant le savant Ahmad ibn Nasr al Khuzai ainsi que ses compagnons, démuni face à l’insolence du personnage persistant à affirmer le Coran comme étant la parole d’Allah sans rien y ajouter, les chroniques racontent qu’il l’exécutera de ses propres mains, ceci en lui plongeant son sabre dans le ventre. Puis décapité, publiquement crucifié, ses compagnons et d’autres furent jetés en prison, interdits de visites et privés des rations alimentaires habituelles.

Mais la Mihna manqua totalement son but. Sa violence ne faisant que souder davantage les rangs des savants du hadiths et de la Sunna, les adeptes du mu’tazilisme vont peu à peu se retrouver bien seuls. La population, jusque là loin des débats théologiques et philosophiques en vogue, vont aussi voir en le mu’tazilisme la doctrine de leurs oppresseurs, ne faisant que faire monter la colère en leurs rangs à leur égard. Prenant fin lors du règne d’al Mutawakil en 233H (848), le mu’tazilisme s’éteindra presque tout autant. Devenu formellement interdit, ses adeptes verront la machine leur revenir en plein visage, les uns et les autres placés en prison ou exécutés à leur tour.

Cet épisode est bien souvent et curieusement omis, lorsqu’il est question de chercher à vanter les mérites de cette période. Cependant, il reste quelques intellectuels un brin plus suspicieux, et surtout bien conscients de toute la dangerosité qu’a représenté un temps cette pensée. L’un des pères de l’orientalisme scientifique européen, l’hongrois Ignac Goldziher disait ainsi que c’était « une chance pour l’islam que la protection du souverain se soit limitée à 3 califes. Jusqu’où les mu’tazilites seraient-ils allés s’ils avaient pu mettre plus longtemps les instruments du pouvoir au service de leur foi intellectuelle! » (1)

Renaud K.

(1) Ignac Goldziher, cité dans « Pourquoi je ne suis pas musulman », d’ibn Warraq, Éditons L’âge d’homme, 1999, Lausanne, p.304

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