De l’Afrique des califes et émirs, 3ème partie

Ibn Battuta avait visité la région de l’actuel Mali à l’époque de Mansa Souleymane, en 753 H (1352). Il mentionna dans ses écrits le degré de science, de justice et de sécurité que connaissait la région en ce temps. Étonné par l’ardeur des Soudanais dans l’apprentissage de leur religion, il fit aussi mention de toutes ces mosquées qu’il voyait pleines d’hommes vêtus de blanc aux heures de prière ; ou encore, de la confiance que l’on pouvait accorder aux locaux, respectant les droits même des défunts étrangers, dont on ne touchait aux biens jusqu’à ce que quelqu’un les réclament :

« Parmi les belles qualités de cette population, nous citerons les suivantes : Le petit nombre d’actes d’injustice que l’on y observe ; car les nègres sont de tous les peuples celui qui l’abhorre le plus. Leur sultan ne pardonne point à quiconque se rend coupable d’injustice. La sûreté complète et générale dont on jouit dans tout le pays. Le voyageur, pas plus que l’homme sédentaire, n’a à craindre les bri-gands, ni les voleurs, ni les ravisseurs. (…) Ils font exactement les prières ; il les célèbrent avec assiduité dans les réunions des fidèles, et frappent leurs enfants, s’ils manquent à ces obligations. Le vendredi, quiconque ne se rend point de bonne heure à la mosquée ne trouve pas une place pour prier, tant la foule y est grande. Ils ont pour habitude d’envoyer leurs esclaves à la mosquée étendre leurs nattes qui servent pendant les prières, dans le lieu auquel a droit chacun d’eux, et en attendant que le maître s’y rende lui-même. (…) Les nègres se couvrent de beaux habits blancs tous les vendredis. (…) Ils ont un grand zèle pour apprendre par coeur le sublime Coran. Dans le cas où leurs enfants font preuve de négligence à cet égard, ils leur mettent des entraves aux pieds et ne les leur ôtent pas qu’ils ne le sachent réciter de mémoire. Le jour de la fête, étant entré chez le juge, et ayant vu ses enfants enchaînés, je lui dis : « Est-ce que tu ne les mettras pas en liberté ? » Il répondit : « Je ne le ferai que lorsqu’ils sauront par coeur le Coran. » Un autre jour, je passai devant un jeune nègre, beau de figure, revêtu d’habits superbes, et portant aux pieds une lourde chaîne. Je dis à la personne qui m’accompagnait : « Qu’a fait ce garçon ? Est-ce qu’il a assassiné quelqu’un ? » Le jeune nègre entendit mon propos et se mit à rire. On me dit : « Il a été enchaîné uniquement pour le forcer à apprendre le Coran de mémoire. » » (1)

Mais fait étrange pour le voyageur maghrébin et juge de l’islam à ses heures, « Toutes les femmes qui entrent chez le souverain sont nues, et elles n’ont aucun voile sur leur visage » (1). Même les filles du roi le sont. Chose qu’il retrouvera d’ailleurs plus loin aux Maldives, en dépit de ses efforts à les rappeler à la Loi musulmane…

Quelques années plus tôt, Ibn Fadl Allah al Umari avait lui aussi fait mention de la dévotion et de la piété qui caractérisaient le célèbre et richissime Mansa Moussa et ses sujets lors de son passage par l’Egypte en 724 H (1324) pour le Hajj. Ibn Fadl avait rapporté d’Ibn Amir Hadjib que Moussa et ses compagnons, de belle allure, étaient constamment en train de prier et de faire l’aumône, construisant des mosquées sur leur chemin et donnant de l’or à qui le voulait au point d’en faire chuter son cour, occasionnant une crise économique que les Etats concernés mirent plus de 10 ans à résorber. 

Pour ce qui est de l’Etat islamique du Songhay, Al Hassan ibn Muhammad al Zayyati Al Wazzam rapporta dans ses écrits ces manuscrits et livres que l’on pouvait y trouver, vendus sur les marchés à des prix exorbitants car considérés comme une marchandise de haute valeur. Il était dit d’Askia Mohamed, souverain le plus connu du dit Etat qu’il avait éradiqué toute innovation en matière de religion, toute injustice, et toute pratique non-conforme à l’islam, nommant des imams et cadis dans chaque ville qui en avait besoin, de Tombouctou, à Djenné, du Kanta à Sibiridougou. Askia Mohammed entretint d’ailleurs de vives entrevues avec Muhammad al Maghili, le célèbre savant maghrébin, qui répondit avec précision à nombre de ses questions tant sur le dogme que sur des points secondaires. Des points que reprit d’ailleurs plus tard l’un des plus grands hommes et moudjahid au service de l’islam que l’Afrique ait connu : Ousman Dan Fodio.

Né en 1167 H (1754) dans le royaume haoussa (actuel Nigeria), Ousman Dan Fodio va passer en quelques mois, à l’âge de 50 ans, de prêcheur local à leader véritable et charismatique de l’Empire Sokoto qu’il fonde en écrasant le pouvoir haoussa. Envoyant 12 de ses plus fidèles partisans aux frontières, il conquit rapidement un vaste territoire qui ira jusqu’au Cameroun. Réhabilitant la Shari’a, il établit 5 principes de gouvernance clairs et définis : le pouvoir ne doit pas être donné à celui qui le cherche, la nécessité de consultation, l’abstention de la violence, la justice et la bienfaisance. Connu pour son intransigeance religieuse, il avait au préalable tenté de former une société sur le modèle islamique dans le village qui l’a vu évoluer, avant de s’attirer la suspicion des autorités qui aurait alors tentées de le tuer. Au pouvoir pendant une décennie, il remettra le titre de sultan à son fils Mohammed Bello avant de s’en remettre à l’écriture d’ouvrages axés principalement sur le suivi de la sunna et le délaissement de l’innovation religieuse. 

Une véritable administration aura alors été mise en place, où parmi les cercles savants sont choisis des juges, vizirs, chefs de la police et collecteurs d’impôts. La zakat est ainsi prélevée à nouveau avant redistribution à l’occasion du renouvellement de l’allégeance des émirs chaque année. Politiquement, ceux-ci ne se succèdent plus de père en fils, mais sont nommés par leurs pairs. Une assemblée (shura) est aussi instituée intégrant le gouvernement afin de gérer le gros des affaires de la Cité. Sa démarche suscita des vocations dans tous les pays limitrophes. Pèle mêle, différents jihad seront lancés tout au long du 19ème siècle chrétien, aboutissant, avant que les Britanniques et Français s’accaparent l’ensemble des territoires, à de véritables petits sultanats et empires islamiques. 

Ahmadu ibn Muhammadu Lobbo ou aussi connu sous le nom de Seku Amadu avait ainsi plus au nord mené la guerre contre le pouvoir local accusé de polythéisme dès 1 225 H (1810), fondant huit ans après l’empire Massina qu’il dirigera jusqu’en 1261 H (1845). Modibbo Adama se voit aussi dès 1221 H (1806) proposer par Usman Dan Fodio lui-même de mener le Jihad en son pays, l’actuel Etat de Borno, afin d’y fonder peu de temps après le royaume de Fombina. Plus tard, c’est Umar ibn Saïd tal, aussi connu sous le nom d’al Hajj Omar, qui, sous la bannière de la confrérie soufie Tijaniyya dont il prit la tête lors de son pèlerinage à La Mecque, conquit toute une partie du territoire soudanais occidental pour le transformer en l’Empire Toucouleur. Il avait d’ailleurs épousé la fille de Muhammed Bello, fils d’Usman Dan Fodio, et même déclaré la guerre à Seku amadu, fondateur de l’empire Massina voisin jugé trop souple quant à son application de la Shari’a. Un dernier épisode jihadiste peut être encore signalé en Guinée, où Samori, aussi membre de la Tijaniyya, y avait fondé l’empire Wassoulou, déclarant alors la guerre la plus totale aux futurs occupants français.

Fin

Renaud K.

(1) Ibn Battûta — Voyages, p. 360 III)

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