De la Maison de la sagesse, Bagdad

En 133 de l’hégire  (750), les Abbassides arrivaient au pouvoir; douze ans plus tard, Bagdad sortait de terre. Rapidement, la nouvelle capitale du  monde musulman attire, les hommes de science s’y pressent et y entament ce qui sera l’élan de traduction le plus conséquent de l’histoire de la civilisation islamique. Des Grecs, ceci d’Aristote à Galien, aux Indiens  Brahmagupta  et Sushruta, c’est l’ensemble du patrimoine savant ancien qui passe à l’arabe. Cette ébullition savante faite d’hommes venus de tout le Moyen-Orient ne va pas se faire sans se trouver ses lieux et places fortes. Al Bayt al-Hikma, ou la Maison de la sagesse, en sera l’une d’elles.

Destinée à se faire plus glorieuse encore que la bibliothèque fondée par Ptolémée jadis à Alexandrie, la Maison de la sagesse se fait connaître sous le règne du plus célèbre des califes : Hārūn al-Rashīd.  Mécène reconnu, il y fait mander, peu après son investiture en 198 H  (813) des savants de tout le Moyen-Orient. À la manière de l’académie perse de Gundashipur, les grands lettrés de la cour s’y posent, y lisent et y écrivent; ils viennent surtout y traduire en arabe les œuvres grecques, indiennes et perses retrouvées çà et là. Les langues au centre de toutes les attentions, les traducteurs et philologues se succèdent alors dans la direction de la bibliothèque, ceci entre deux voyages vers Byzance ou  Nishapur, afin d’y récupérer d’inédits manuscrits.

Sous le règne du calife suivant, al-Ma’mūn, la bibliothèque, jusque-là pénétrée essentiellement par les hommes de cour, est enfin ouverte à tous. Plus philanthrope encore que son père, ce calife gagné au mu’tazilisme y appelle la plupart des savants d’époque afin qu’ils viennent y faire leurs recherches. En l’espace de quelques années, on y retrouvera pêle-mêle l’encyclopédiste  al-Jāhiz, le philosophe  al-Kindī, l’astronome Yaḥyā ibn Abī Manṣūr, le mystique al-Hallāj comme le plus fameux des astronomes et mathématiciens de l’époque :  al-Khuwārizmī. On y trouve même des lettrés ne professant pas l’islam. C’est le chrétien et nestorien  Ḥunayn ibn Isḥāqqui est ainsi choisit par le calife al-Ma’mūn lorsqu’il faudra trouver le superviseur apte à vérifier certaines des traductions avant publication. Etienne ibn Basil comme le polymathe Thabit ibn Qurrah seront encore de ces savants hétérodoxes ayant pris part à l’aventure.  Célèbre fratrie de polymathes, les  Banū Mūsāvont aussi y réaliser certains de leurs plus grands travaux. À la fois mécènes et savants, ils deviendront de reconnus géomètres et ingénieurs, et les directeurs de recherche de nombre de savants.

On y effectue encore des mesures nouvelles comme on y observe le ciel à l’affût du soleil, des étoiles comme de la lune. Les livres, aussitôt recopiés après traduction ou conception, étaient disponibles au public et à la vente. C’est après un passage par la Maison de la sagesse que L’almageste de Ptolémée ou les Éléments d’Euclide pouvaient ainsi être trouvés, copieusement reliés, pour la modeste somme de 20 dinars dans n’importe quelle libraire de Bagdad. Bibliothèque municipale, atelier de traduction, académie dédiée aux chercheurs et sages; la Maison de la sagesse avait encore pour finalité d’après ses gardiens de servir de sanctuaire du savoir, où les livres du monde entier devaient y être sauvegardés. Approvisionnée en livres de diverses façons, on sait qu’il arrivait que le calife al-Ma’mūn ait eu à envoyer de ses hommes jusqu’à Constantinople afin de se procurer certains titres. D’autres fois, il se les faisait offrir par des souverains voisins quand d’autres, soumis à la capitation, devaient payer en livres leur indépendance.

Plus tard, les lettrés que furent Ṣāʿid  al‐Andalusī  et Ibn  al-Nadīm (auteur du gigantesque index bibliographique, le Kitāb al-fihrist)  témoigneront de toute l’importance de la maison de la sagesse dans leurs livres. Se développant encore avec les califes  al-Muʿtaṣim  et Al-Wāthiq, son vernis commence à s’écailler sous le califat d’Al-Mutawakkil dans la deuxième moitié du 9ème siècle chrétien.  Bagdad est à ce moment en pleine refonte doctrinale : les  mu’tazilites doivent faire place aux hanbalites et autres traditionalistes qui auront eu raison de l’hérésie des premiers. La maison sert ainsi, pour un temps, de tribunal inquisitoire, devenant aussi le lieu de débat sur la création ou l’incréation du Coran. La crise passée, la   maison était redevenue une simple bibliothèque.

Concurrencé    par de multiples autres bibliothèques et maisons savantes, ceci de l’Espagne au Soudan, du Caire à Samarkand, le temple du livre de Bagdad va peu à peu s’effacer pour finalement disparaître. En 656 H (1258), une horde de cavaliers arrive aux portes de Bagdad après avoir passablement ravagé le Dar al Islam. Détruisant les défenses musulmanes, les Mongols sous la coupe d’Houlagou Khan vont dévaster la Cité : en quelques jours, des centaines de milliers d’âmes sont retirées de leurs corps et presque autant de livres sont réduits en fumée. La maison de la sagesse, déjà désuète, ne sera définitivement plus.

Renaud K.

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