Al Mas’udi, l’Hérodote des Arabes

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Encyclopédiste né à la fin du 3ème siècle de l’hégire (283 H), Abu al Hasan Ali ibn al Husayn ibn Ali al Mas’udi est considéré comme le premier à avoir su combiner scientifiquement l’histoire et la géographie dans ses travaux. Auteur d’une carte semblant attester de sa connaissance de l’Amérique ; ses travaux vont amener bien de ses contemporains à surnommer ce descendant du compagnon Abdallah Ibn Mas’ud, l’Hérodote des Arabes.

Natif de Bagdad, il grandit alors à l’époque des géants parmi les doctes. Le physicien Al Razi, l’exégète Tabari, le mystique Mansur Al Hallaj, le théologien Al Ashari, le philosophe Al Farabi ; tous seront ses voisins de classes et compatriotes bagdadiens. Ibn Duraid, célèbre philologue et auteur d’un des premiers dictionnaires de la langue arabe sera l’un de ses professeurs, de même que le grammairien Niftawayh. Passant ses premières années sous le règne du calife Al Mu’tadid, il verra durant toute sa vie le monde islamique – à son apogée en terme de taille – aussi peu à peu se désintégrer. Entre les Aghlabides à Tripoli, les Fatimides qui avancent vers l’Égypte, l’Espagne devenant un califat indépendant, les Bouyides prenant l’Irak, les Samanides prenant Boukhara et les Turcs se développant plus au nord ; rien ne va plus pour les Abbassides. Cette apparente fragilité du monde musulman ne va cependant pas empêcher notre homme de se lancer dans une carrière faite de constant nomadisme.

Il va en effet passer sa vie à voyager. Sans que l’on en connaisse ses motivations, on le voit déjà autour de 303 H (915) en Perse puis en Inde, terre de tous les fantasmes dans les milieux arabes. Passant par le Sri Lanka, il se tourne alors vers les confints du monde islamique en accostant à Sumatra puis à Malacca dans l’actuelle Malaisie. Nous sommes autour de l’an 308 H (920) quand al Mas’udi pénètrent aussi la Chine. Entamant un périple semblable à celui qu’effectuera Ibn Battuta 400 ans plus tard, il s’en démarquera par un long détour entreprit par Madagascar. Accostant encore sur la côte africaine, il fera là-bas l’observation de toute la richesse des villes rencontrées, dont Shofala, Cité de l’or par excellence.

Revenu à Basrah en 310 H (922), il écrit à ce moment sa première encyclopédie historique : Muruj al Zahab wa al-Ma’adin al Jawahir (Les prairies d’or et les mines de gemmes). Mêlant donc l’histoire a la géographie, il fournit en cette œuvre un descriptif de tout ce qu’il vit, des habitations aux massifs montagneux jusqu’aux systèmes écologiques en place, les routes maritimes et métiers pratiqués par les petites gens.

Plus tard, un second voyage le fait se tourner vers le monde arabe. Il épluche Damas avant d’atterrir à Fustat (LeCaire). Là-bas, il rédige un autre de ses classiques étalé sur trois volumes : Muruj al Zaman. Al Mas’udi y fait dans celui-ci, la description des cultures, religions et coutumes aperçues des peuples rencontrés. En 333 H (945), il écrit encore un Kitab al Awsat, dans lequel il fait une exhaustive liste des événements survenus dans l’histoire des Hommes depuis la création, soit l’un des premiers titres du genre dans le monde musulman. Cette Histoire Universelle suit de deux ans une autre qu’il venait alors de compléter. Sa dernière œuvre, Kitab al Tanbih wa al Ishraf, écrite en 335 H (947) ou l’année de son décès, est alors un résumé et condensé de l’ensemble de son œuvre précédente.

Al Mas’udi est le premier savant du monde musulman à faire de l’observation empirique (spécialité des Arabo-musulmans ensuite) la base de l’ensemble de ses travaux. Il précédait ainsi Ibn Khaldun de plusieurs siècles, ceci encore en faisant dans d’autres lignes de véritables relevés sociologiques. Dans ses voyages, il interroge et observe tous ceux qui lui passent sous le nez : marchands, passants et auteurs, musulmans ou non. Cette force sera aussi sa principale faille : reproduisant ce qu’il entendait sans filtres et critiques, il lui arrivait de parsemer ses textes de grossières erreurs à la manière d’un autre célèbre voyageur : Marco Polo. Il lui arrive aussi d’avancer des explications des plus curieuses quant à certains phénomènes naturels. Mine d’or de connaissances quant au monde médiéval, il offre au lectorat musulman de l’époque un riche panorama des peuples extérieurs.

Faisant la connaissance des Rus, descendants de Vikings et autres Norois, il aura encore visité Constantinople qu’il nomme avant tout un monde Istanbul, ceci en s’inspirant d’anciens écrits. Aussi mentionne-t-il l’existence des Anglo-saxons comme de Paris qu’il décrit comme la capitale des Francs. Il dit d’ailleurs avoir retrouvé un document de Clovis lui-même en Egypte…

Auteur au final de plus de 40 titres, il est aussi avec Ibn Qutayba et d’autres à ce moment l’un des plus grands amateurs du genre littéraire de l’adab visant à offrir à un public cultivé, mais non spécialisé, les notions jugées nécessaires à l’acquisition d’une culture générale complète. Plus encore, l’homme était aussi un géologue et minéralogiste accompli. Évolutionniste avant l’heure, il avait d’ailleurs émis une curieuse théorie : l’homme descendrait de l’animal, qui lui vendrait de la plante, qui elle viendrait des minéraux, tout ceci selon une langue chaîne de vie remontant jusqu’à la création originelle. Étudiant aussi les tremblements de terre, il avait fait l’analyse d’un d’eux ayant fait toute l’actualité de l’année 241 H (855). Mais l’un de ses travaux les plus commentés restera sa mappemonde pour l’époque impressionnante et surtout, très intrigante : un large territoire, non identifié et entouré d’un sombre océan, semble parfaitement correspondre aux contours du continent sud-américain… Pour corroborer le tout, il fait dans ses écrits même mention d’un navigateur, Ibn Aswad, qui après avoir traversé ce même océan en partance de l’Afrique serait revenu la cale remplie d’or et d’argent de cette terre non identifiée.

Considéré par certains savants chiites comme l’un des leurs, ses vues et positions ont laissé aussi nombre de doctes sunnites dubitatifs. Ibn Hajar et Adh-Dhahabi voyaient par exemple en lui, dû à sa complaisance à leur compte, un lettré parmi les Mu’tazilites. Pour d’autres, il n’aurait été qu’un adepte de l’école, minoritaire, de droit zahirite, connue pour avoir été la plus littéraliste de toutes. Il était en tous cas et pour sûr, un amoureux des sciences profanes.

Quittant ce monde en 346 H (957), il aura été l’un des plus grands érudits de tout le Moyen âge. Traduit en français à partir du 19ème siècle chrétien, Al Mas’udi est encore aujourd’hui l’un des auteurs majeurs pour qui veut se replonger dans le monde tel que connu sous les Abbassides.

Renaud K.

 

Pour en savoir plus :

http://www.remacle.org/bloodwolf/arabe/massoudi/prairies.htm 

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